De nombreux vidéastes s'inquiètent pour leur avenir sur la plateforme. Retraite, chômage : leur situation est souvent précaire et trop instable pour se projeter comme ils le voudraient. Nous avons parlé à certains d'entre eux.

Les clichés sur la vie des youtubeurs et youtubeuses ont encore la vie dure. Beaucoup pensent qu’ils gagnent beaucoup d’argent, mènent une vie insouciante et partagent leur temps entre les voyages, les folles soirées avec leurs amis influenceurs ou le déballage de cadeaux gratuits.

Cette idée est accentuée par certains vlogs, qui mettent en scène les bons aspects de la vie de youtubeur, comme la série Amour, gloire et excès d’Anthonin, 880 000 abonnés. Dedans, on y découvre une vie dont rêveraient beaucoup de jeunes : une bonne bande d’amis insouciants, drôles et débordants d’enthousiasme, qui voyagent au bout du monde et pour lesquels l’argent ne semble pas être un problème.

Une miniature de la série Amour, gloire et excès. // Source : Capture d’écran YouTube / Anthonin

En réalité, le quotidien des vidéastes est souvent bien loin de cette image, et l’avenir un peu plus sombre ou incertain qu’il n’y paraît. Ces dernières semaines, plusieurs d’entre eux ont partagé leurs craintes à ce sujet.

Peut-on vivre de YouTube ?

Mi-septembre, nous avons pu assister aux journées professionnelles du Frames, un festival dédié aux vidéastes à Avignon. Lors de la plénière de clôture, les vidéastes Aude Gogny-Goubert, plus connue sous le nom d’Aude GG, et Swann Périssé ont échangé à ce sujet. La première arguait qu’il n’était pas possible pour l’instant de vivre de YouTube, à part de rares exceptions. Elle se disait plutôt pessimiste sur le sujet. « C’est une très bonne vitrine mais il reste des choses à gagner », a-t-elle dit, prenant en exemple l’indépendance financière par rapport à YouTube. En décidant des contenus qu’elle démonétise ou de ceux qui sont interdits sur la plateforme, l’entreprise garde en effet de facto la main sur l’éditorial, même si elle s’en défend et se présente comme un simple hébergeur.

Extrait d’une vidéo de Swann Périssé. // Source : Capture d’écran YouTube / Swann Périssé

Swann Périssé elle, racontait comment elle parvenait enfin à s’en sortir sur YouTube, grâce à des partenariats avec des marques.  Elle reconnaissait cependant que sans ses 460 000 et quelques abonnés ou un contenu plus de niche et donc moins attirant pour les marques, ce ne serait peut-être pas si simple.

Cette discussion reflète la dualité des situations entre les vidéastes. Certains s’en sortent bien (voire très bien), mais beaucoup ont plus de difficultés.

Des algorithmes qui entretiennent la précarité financière

La précarité financière est l’un des premiers arguments avancés. Elle peut être liée à plusieurs facteurs, comme la difficulté à monétiser ses contenus directement sur YouTube. La plateforme est très dépendante des annonceurs, sa principale source de revenus. En conséquence, elle se montre particulièrement prudente. Il n’est pas question qu’une marque voie son nom associé à un contenu qu’elle juge trop polémique, violent ou osé.

Résultat : certaines chaînes ne gagnent presque pas d’argent avec les publicités. Clemity Jane, une vidéaste spécialisée dans les sujets de sexualité et les revues de sextoys, racontait au Monde que 90 % de ses vidéos seraient démonétisées.

Les algorithmes présentent par ailleurs des biais qui peuvent pénaliser certaines communautés. Les vidéastes de la chaîne Nerd City ont testé 15 000 mots-clés sur YouTube (on vous explique tout ça ici) pour savoir lesquels, une fois mis en titres, provoquaient automatiquement une démonétisation.

Ils ont remarqué que les vidéos dont les titres contiennent les termes « lesbienne » ou « gay » étaient la plupart du temps démonétisées. La plateforme nous a contacté à ce sujet, précisant que ce n’était pas volontaire, et ce que ce serait lié à la manière dont l’algorithme est entraîné. Il ne ferait pas toujours bien la différence entre ce qui est du contenu bienveillant ou éducatif et ce qui est insultant ou haineux.

Même lorsque l’on arrive à faire monétiser ses contenus, tout n’est pas gagné pour autant. Annabelle tient la chaîne A.I.M depuis 3 ans. Elle a plus de 73 000 abonnés. Dans une foire aux questions publiée le 13 août, elle expliquait : «  Le bon côté de YouTube c’est que tu es libre, tu fais ce que tu veux, tu parles de ce dont tu veux, tu postes quand tu veux, le nombre que tu veux, etc. Le point négatif, c’est que YouTube ça ne paye pas. » Elle raconte que sans les marques avec lesquelles elle signe des partenariats, elle ne pourrait pas du tout s’en sortir.

Elle précise à Numerama que les publicités lui rapportent environ « 2 % » de ses revenus totaux. « C’est tellement peu que je réfléchis à démonétiser mes vidéos, ajoute-t-elle. Je me dis qu’avec le peu que j’en retire, autant que mes abonnés ne s’embêtent pas avec des pubs. »

Des contenus très chers à produire

Lors du Frames festival, Guillaume Desjardins, de la chaîne Les Parasites, était venu parler dans une conférence de comment lui et son équipe ont dû récemment choisir entre Canal+ ou France Télévisions qui se disputaient les droits de diffusion de leur prochaine web-série. Le modérateur de la conférence lui enviait cette situation « dont tous les vidéastes rêvent ».

Après la conférence, nous sommes allés à sa rencontre. Il nous a expliqué que le décalage entre les moyens et les coûts de production pose pourtant problème. Le collectif dont il fait partie réalise des courts-métrage à succès. Ils sont suivis par plus de 440 000 personnes, mais cette popularité ne permet pas toujours d’amortir les dépenses. Ils ne se définissent d’ailleurs pas comme youtubeurs, ne gagnant pas directement leur vie grâce à la plateforme.

L’équipe des Parasites, en 2016 // Source : Capture d’écran YouTube / Les Parasites

« Quand on a voulu tenter notre chance sur YouTube, se rémunérer grâce au site, on s’est rendu compte que ce n’était pas possible, s’est-il souvenu. Les revenus publicitaires sont trop faibles pour une équipe de tournage et pour faire de la fiction ». Il raconte notamment que pour un plan-séquence de 15 minutes sur lequel toute l’équipe a donné son temps bénévolement, le collectif avait du débourser 7 000 euros. « Mais en vrai, on est autour de 200 000 euros l’épisode », précise le réalisateur.

« S’en sortir sur YouTube c’est peut-être possible, mais à condition de ne pas avoir d’équipe à rémunérer, de bien diversifier ses sources de revenus, de faire beaucoup de partenariats, vendre des produits dérivés…  » estime-t-il.

Le fait d’avoir d’autres projets à côté de la chaîne YouTube leur donne une certaine stabilité — il avoue avoir signé avec Canal+ un contrat dont toutes les conditions ne le satisfont pas, mais qui garantissent un beau financement.

Faut-il continuer ?

D’autres vidéastes ont fait part de leurs doutes. Le 12 septembre, Horia, une vidéaste lifestyle, a publié une longue vidéo. Elle y raconte à ses 2,3 millions d’abonnés ce qu’il s’est passé durant la dernière année de sa vie et qu’elle n’a rien partagé sur les réseaux sociaux. Au bout de quelques minutes, elle évoque sa situation professionnelle et financière. Elle estime s’en sortir, mais modère quand même : « Professionnellement, je ne serai jamais stable, lance-t-elle. Si ça se trouve, demain, plus personne ne veut regarder mes vidéos, ou YouTube ferme. Je vivrai toujours avec cette angoisse, toute ma vie, en tout cas tant que je ferai ce métier-là. »

La pression est d’ailleurs telle que des vidéastes multiplient les burn-out. Peu s’autorisent à prendre des vacances ou à décrocher des réseaux sociaux, par peur de perdre leur communauté. YouTube avait réagi sur le sujet en se dédouanant : selon la plateforme, les algorithmes ne prendraient par exemple pas en compte les absences des vidéastes.

Quand on est vidéaste, mieux vaut ne pas trop se projeter

Tout ceci finit évidemment par peser sur les vidéastes, qui ne vivent pas tous bien l’instabilité de leur situation. Lorsque l’on a demandé à Viviane Lalande, de la chaîne de vulgarisation scientifique Scilabus (150 000 abonnés), comment elle voyait l’avenir sur YouTube, elle a laissé s’échapper un rire. « Ce n’est pas tant une question de création, mais plus une question financière, a-t-elle précisé. Est-ce que tu peux faire tes vidéos, gagner ta vie et cotiser pour ta retraite ? C’est une grande question. »

La vidéaste vit au Canada où les cotisations sont en grande partie privées. Cela signifie que c’est à elle de mettre de côté suffisamment d’argent pour s’assurer un futur serein. Résultat : elle se projette peu. « Mon échelle de projection, c’est 6 mois. Je ne me projette pas plus loin car ça semble trop instable », dit-elle.

Annabelle de la chaîne A.I.M nous confie quant à elle : «  Je ne suis même pas certaine de ce que je vais manger demain au petit-déjeuner, donc dire que je suis certaine que je voudrais faire ce métier dans 10 ans serait un mensonge. » Pour le moment, elle estime que la situation lui convient «  malgré la charge mentale » que représente cette activité. Elle n’exclut pas de se reconvertir, «  le jour où elle aura envie » de changer de branche de métiers.

Guillaume Hidrot, le directeur général de la Guilde des vidéastes — une association professionnelle dont nous vous parlions en juin –, nous a indiqué qu’« énormément » de vidéastes partageaient ces incertitudes. « Le niveau de projection des vidéastes, ce n’est généralement pas ‘qu’est-ce que je ferai dans 15 ans’ mais ‘qu’est-ce que je ferai dans 6 mois ou 1 an »‘ », dit-il.

Se regrouper pour être moins précaires ?

La diversité des profils freine la professionnalisation, qui pourrait remédier en partie à ceci. Annabelle est auto-entrepreneuse, les Parasites sont eux des intermittents du spectacle. Sur YouTube, on trouve aussi des vidéastes qui ont monté des associations, d’autres qui sont gérants de sociétés au sein desquelles plusieurs chaînes sont regroupées. Au niveau du droit social, c’est le grand flou. « On recommande aux vidéastes de ne pas travailler pour moins que le SMIC, mais ils ne peuvent pas non plus s’appuyer sur les tarifs de l’audiovisuel qui sont trop élevés par rapport à certains projets », reconnaît le dirigeant de la Guilde.

Le logo de la Guilde. // Source : Guilde des vidéastes

Ce qui inquiète Guillaume Hidrot, ce sont aussi surtout les youtubeurs qui n’ont pas conscience de la précarité dans laquelle ils vivent. « Certains acceptent des partenariats à 2 000 euros alors qu’ils pourraient obtenir 10 fois plus, regrette-t-il. Si on communiquait entre nous sur les tarifs, on pourrait l’éviter. En négociant mieux, les vidéastes vont pouvoir pérenniser leur activité ».

Il estime toutefois que les choses évoluent, petit à petit. YouTube serait assez ouvert pour aider les vidéastes à se professionnaliser — « c’est dans leur intérêt aussi », précise Guillaume Hidrot –, et même Pôle emploi s’intéresserait un peu au sujet. Récemment, la Guilde a rencontré la directrice régionale de cette agence, qui voulait mieux comprendre les besoins des vidéastes. Pour le moment, beaucoup d’entre eux, de part leur statut professionnel, ne toucheraient même pas le chômage s’ils cessaient leur activité. Au niveau national, Pôle emploi nous a fait savoir que rien n’était prévu en ce sens pour le moment.

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