Après Anaïs Bourdet, la créatrice du Tumblr Paye ta schnek, c'est au tour de l'association Féministes contre le cyberharcèlement d'annoncer qu'elle doit restreindre ses activités. Le manque de moyens et l'épuisement sont venus à bout de ces cybermiltantes qui luttent contre les violences faites aux femmes.

C’est avec « le cœur lourd » que l’association Féministes contre le cyberharcèlement a annoncé la nouvelle sur Twitter ce jeudi 11 juillet. « Nous ne serons plus en mesure de prendre en charge l’accompagnement des victimes de cyberviolences qui nous sollicitent  », ont-elles écrit. Le récit conté ensuite n’est pas sans rappeler celui d’Anaïs Bourdet, la créatrice de la plateforme de lutte contre le harcèlement de rue Paye ta schnek. Quelques jours plus tôt, elle annonçait devoir abandonner son projet à cause d’un épuisement général. Mais pourquoi les cybermilitantes sont-elles autant à bout ?

Vers qui les victimes peuvent-elles encore se tourner ?

L’association Féministes contre le cyberharcèlement a été créée en 2015 avec l’objectif de sensibiliser aux cyberviolences et de publier des guides ou outils à destination des victimes. La principale raison de leur épuisement militant est justement liée à la diversification subie de leurs tâches.

La bannière Twitter du compte Féministes vs CyberH // Source : Féministes vs CyberH

Au départ, l’association n’avait pas vocation à devenir un organisme d’aide directe aux femmes cyberharcelées, nous la co-créatrice Laure Salmona, contactée par Numerama. Pourtant, c’est un travail de longue haleine que les 5 bénévoles ont dû peu à peu prendre en charge, en plus de leurs emplois et vies personnelles : «  On s’est retrouvées à devoir faire ce que personne d’autre ne pouvait faire », nous explique-t-elle.

Il existe bien des associations ou entités de prise en charge des victimes de cyberharcèlement mais peu concernent les femmes adultes. Il y a également des numéros d’écoute comme le 3919 mais les écoutantes ne seraient pas toujours bien formées, notamment sur les questions législatives, faute de moyens.

« Les victimes ne savent pas vers qui se tourner », regrette la co-fondatrice. Elle remarque que si la parole s’est largement libérée au sujet du harcèlement, les structures elles, sont restées les mêmes. Des associations débordées leur ont envoyé des victimes en nombre important. Laure Salmona admet « avoir arrêté de compter ». Le dernier chiffre qu’elle a date d’il y a un an et demi. À 5, les bénévoles s’étaient déjà occupées du suivi de plus de 400 femmes.

Chaque nouvelle affaire de cyberharcèlement médiatisée comme la Ligue du lol leur apportait de nouvelles victimes. Les financements eux, ne se sont jamais venus. Au départ, le collectif a fait des demandes de subventions. Puis il a dû arrêter car il n’y avait pas de réponse positive et que les bénévoles n’avaient simplement « plus du tout le temps » de s’en occuper.

Le travail accompli durant des années est largement digne d’un travail à plein temps, mais pour lequel elles n’étaient ni salariées, ni bien soutenues par les organismes d’État.

Le poids de l’écoute

Le 23 juin, une autre militante, Anaïs Bourdet, a «  tiré sa révérence ». Il y a 7 ans, elle a créé Paye ta schnek, un Tumblr sur lequel on trouve des témoignages de femmes harcelées dans l’espace public. Le succès a été immédiat. La militante a croulé sous les messages.

Ils se sont ajoutés, explique-t-elle sur Twitter, aux violences sexistes ou sexuelles qu’elle subit ou observe déjà au quotidien. « Je n’en peux plus. Je n’y arrive plus, regrette-t-elle. Je n’arrive plus à lire vos témoignages et à les digérer ».

Laure Salmona insiste aussi sur la dureté des témoignages entendus et le traumatisme que cela peut engendrer à long terme. « Dans les associations, il y a des femmes qui font un travail très dur, qui ne sont pas toujours salariées et surtout, pas prises en charge pour le traumatisme qui découle des témoignages reçus  », regrette la co-fondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement. Elle se souvient d’un rapport sur les violences sexuelles qu’elle avait écrit et qui lui avait causé « des cauchemars durant des nuits entières ».

Un sentiment d’impuissance partagé

Anaïs Bourdet fait part aujourd’hui d’un lourd sentiment « d’échec ». «  J’ai passé ces 7 dernières années, avec vous, à tout donner pour faire reculer ces violences, aux côtés des assos et collectifs qui se bastonnent aussi sur le sujet, et je n’ai pas réussi à observer le moindre recul », déplore-t-elle.

Pour la cybermilitante, il serait grand temps de « passer à l’étape suivante ». Elle reconnaît l’importance des mouvements Balance ton porc et MeToo qui ont largement contribué à libérer la parole sur les violences sexistes ou sexuelles mais «  témoigner ne suffit plus ». « Rien n’a changé, les hommes sont toujours aussi violents. »

Deux témoignages publiées sur le Tumblr. // Source : Capture d’écran / Paye ta Schnek

L’association Féministes contre le cyberharcèlement attend également plus d’actions, surtout de la part du gouvernement. Ses membres n’ont plus envie de faire tout le travail gratuitement et sans soutien, de se laisser déborder à tel point qu’elles craignent de faire des erreurs dans la précipitation. « On espère que les pouvoirs publics finiront par faire quelque chose. Il faudrait au moins financer des formations pour les écoutants ou associations déjà en place. Elles non plus, n’ont plus de moyens car les subventions ont été coupées », nous confie Laure Salmona.

Elle raconte par ailleurs que des ministres n’hésiteraient pas à envoyer des SMS aux associations pour leur rappeler qu’il n’est pas bon de dire trop de mal du gouvernement sur les réseaux sociaux… ce qui peut s’avérer particulièrement angoissant lorsqu’elles souhaitent continuer à percevoir de l’argent public.

Un Grenelle mais pas de moyens

Le numéro vert Viol femmes informations a illustré malgré lui le manque de moyens. En 2017, rapportait Libération, ses 6 écoutantes ont reçu plus de 8 000 appels de victimes de violences sexuelles. Elles racontaient que faute de financements suffisants, elles ne pouvaient plus prendre tous les appels ou aider les femmes suivies. « C’est dur pour tout le monde aujourd’hui », soupire au téléphone Laure Salmona en repensant à cette histoire.

Le 6 juillet, la secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, a annoncé l’organisation d’un Grenelle des violences conjugales à Matignon. Il aura lieu en septembre. De nombreuses militantes ont raillé cette annonce. Elles expliquaient que ce n’était pas ce dont elles avaient besoin et que la situation se faisait pressante. Selon une étude réalisée par le ministère de l’intérieur, 118 hommes ont tué leur compagne ou ex-compagne en 2018.

Ces chiffres ne baissent pas. Depuis le 1er janvier 2019, le collectif Féminicides par compagnon ou ex estime que 76 femmes ont été tuées sous les coups d’un conjoint.

Pour Laure Salmona comme bien d’autres militantes, le Grenelle n’est qu’une « opération de communication ». «  Des rapports, des chiffres, il y en a déjà énormément. Ce qu’il faut maintenant ce sont des structures d’accueil, des financements, des salaires pour les personnes qui travaillent dans ce domaine », explique-t-elle, «  impuissante ».

Les bénévoles de l’association avaient pris leur décision d’arrêter d’accompagner personnellement des victimes depuis un moment. Ironiquement, il leur a fallu plus d’un mois avant de rendre publique la décision. Elles étaient si débordées qu’elles n’avaient même pas le temps de rédiger leur thread d’annonce.

Un hashtag, #PayeTonBurnOutMilitant, a été lancé pour les cybermilitants et militantes qui souhaitent témoigner.

À lire sur Numerama : Logiciel espion, détournement de webcam  : l’effrayant constat des cyberviolences conjugales

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