La Commission européenne fait sa métanoïa sur l’énergie nucléaire, et ce n’est ni plus ni moins Ursula von der Leyen, sa présidente allemande, qui a incarné ce bouleversement.
Lors du Sommet sur l’énergie nucléaire qui se déroule ce 10 mars 2026 à Paris, l’intéressée a en effet eu des mots très favorables à l’égard de l’énergie nucléaire civile. Et posé par la même occasion un regard fort critique sur la trajectoire des pays européens sur ce sujet au cours des dernières décennies. Y compris, donc, le sien.
Entre 1990 et 2026, la part du nucléaire dans la production de l’électricité européenne est ainsi passée d’environ 33 % à 15 %. Un choix délibéré d’un certain nombre de nations européennes, comme l’Allemagne, l’Italie ou bien l’Espagne, et d’autres. Des pays que la présidente a cependant pris soin de ne pas mentionner directement.
Une erreur stratégique de l’Europe
Reste que la réduction de la part du nucléaire dans la production électrique a été « une erreur stratégique de la part de l’Europe », alors qu’il s’agit « d’une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions ». Une erreur qui se paie cher aujourd’hui, alors que le continent ne produit ni pétrole ni gaz et dépend de régions instables pour son approvisionnement.
Une réalité que reconnaît Bruxelles : « Pour les combustibles, nous sommes totalement dépendants d’importations coûteuses et fluctuantes, ce qui nous place dans une situation de désavantage structurel par rapport à d’autres régions. La crise actuelle au Moyen-Orient nous rappelle avec brutalité les vulnérabilités qui en découlent. »
La même observation peut être faite avec la Russie : l’invasion de l’Ukraine en 2022 a entraîné une profonde rupture entre les capitales européennes et Moscou. Résultat, les robinets du gaz et du pétrole sont globalement fermés — ou, plus exactement, le flux s’est terriblement réduit, avec des volumes sans commune mesure avec les transferts d’avant-guerre.
Ce désinvestissement du nucléaire observé dans certains pays ne s’est pas produit partout, cependant. La France, la Finlande, la République tchèque, la Slovaquie, le Royaume-Uni ou encore la Hongrie ont conservé une part très importante du nucléaire dans leur mix électrique. Et certains entendent par ailleurs l’étendre dans les années à venir.

On assiste même à une évolution des positions dans plusieurs États : de la Belgique à l’Italie, du Danemark à la Grèce, l’atome a meilleure presse. La Pologne s’est aussi lancée dans l’aventure. Et on a même relevé la présence de l’Allemagne assistant à l’alliance du nucléaire, en tant que pays invité. Presque une révolution pour Berlin.
Au-delà de la reconnaissance, par Ursula von der Leyen, de la faute majeure qu’a été la réduction de la part du nucléaire civil dans le mix électrique du continent, la prise de parole visait surtout à présenter « une nouvelle stratégie européenne pour les petits réacteurs modulaires » (aussi appelés SMR, pour Small Modular Reactors).
« Notre objectif est simple », selon la présidente de la Commission. « Nous voulons que cette nouvelle technologie soit opérationnelle en Europe d’ici le début des années 2030. Afin qu’elle puisse jouer un rôle clé aux côtés des réacteurs nucléaires traditionnels, dans un système énergétique flexible, sûr et efficace. »
Trois actes pour une volte-face technologique et une relance énergétique
Pour rattraper le temps perdu, Bruxelles a mis sur la table une stratégie déclinée en trois axes. L’enjeu ? Déblayer le terrain pour que ces mini-centrales, vantées pour leur flexibilité et leur coût de fabrication théoriquement réduit, puissent essaimer rapidement sur le Vieux Continent.
Premièrement, la Commission s’attaque à la bureaucratie. L’exécutif européen promet la création de « bacs à sable réglementaires » pour laisser les industriels tester leurs innovations, tout en appelant les États membres à harmoniser leurs critères de sûreté par-delà les frontières. Il s’agit d’éviter qu’un réacteur validé dans un pays doive repasser sous les fourches caudines de l’administration voisine.

Le nerf de la guerre restant l’argent, le second volet aborde la question des financements. Ursula von der Leyen a promis une garantie de 200 millions d’euros, piochée dans le système d’échange de quotas d’émission de l’UE. En somme, on utilise l’argent du carbone pour « dérisquer » les projets et rassurer des investisseurs privés encore frileux.
Enfin, le troisième pilier en appelle à l’union sacrée à travers le continent. Face aux ogres américain et chinois, le modèle économique des Small Modular Reactors nécessite de faire du volume. La Commission exhorte donc à un alignement des cadres réglementaires et la création de chaînes de valeur européennes, du combustible aux installations d’essai.
L’IA, l’autre grand moteur de la réhabilitation de l’atome
Mais pourquoi un tel empressement à réhabiliter publiquement une filière si longtemps boudée, voire torpillée, par les instances communautaires, ou par des pays membres ? Si l’indépendance géopolitique et l’enjeu climatique (le nucléaire étant une énergie bas carbone, tout comme les sources d’énergie renouvelables) constituent déjà deux gros arguments, il y a aussi l’urgence de dynamiser l’économie européenne.
Comme l’a relevé la présidente, l’Europe fait face à un mur capacitaire et paie son électricité structurellement trop cher, plombant la compétitivité de ses entreprises. Surtout, les industries de demain s’annoncent atrocement gourmandes en énergie. « La robotique et l’IA seront le moteur de la prochaine vague d’innovation […]. Et toutes deux ont besoin d’une électricité abordable en abondance », a-t-elle noté.
Dans cette équation imposée par la course technologique mondiale, la rivalité absurde entre renouvelables et atome semble enterrée. Si l’éolien et le solaire fournissent des électrons bon marché, leur intermittence pose un problème aux data centers et aux usines géantes. Le nucléaire, pilotable de jour comme de nuit, retrouve donc un statut de clef de voûte indispensable d’un réseau électrique décarboné.
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