Deux ressortissants chinois inculpés, plus de 700 millions de dollars en cryptomonnaies gelés, une chaîne Telegram et 503 sites d’investissement supprimés. C’est le bilan dressé par le ministère américain de la Justice (DoJ) fin avril 2026, dans un communiqué consacré à l’industrie des « scam centers » en Asie du Sud‑Est.
Depuis novembre 2025, une task force fédérale — la Scam Center Strike Force — est chargée de s’attaquer aux centres d’arnaques qui se multiplient dans la région. Sa mission est explicitement de « démanteler les centres de fraude les plus notoires » dans des pays tels que la Birmanie, le Cambodge et le Laos, en visant à la fois leurs dirigeants, leurs flux financiers et l’infrastructure en ligne qui leur permet de cibler des victimes américaines.
Si l’organisme a déjà publié plusieurs communiqués depuis son lancement, celui‑ci se distingue par son ampleur : il agrège, pour la première fois, les montants gelés, les sites fermés et les poursuites engagées contre ces centres.

Des centres qui ont recours à la traite d’êtres humains
Pour comprendre ce qu’ils traquent, il faut revenir dans ces open spaces que le DoJ décrit prudemment comme des « centres d’arnaques ». Pendant des années, des réseaux installés en Asie du Sud‑Est et au Moyen‑Orient ont ciblé des milliers d’investisseurs, surtout américains, via de fausses plateformes crypto.
Du point de vue des victimes, tout a l’air normal : interfaces léchées, graphiques qui montent, tableau de bord personnalisé. On leur explique qu’elles investissent dans des cryptomonnaies prometteuses, qu’elles sont « en avance » sur les marchés, qu’il serait dommage de s’arrêter là. En coulisses, la réalité est beaucoup plus brute. Ces plateformes renvoient vers de vrais lieux, parfois entourés de barbelés, où des rangées d’ordinateurs sont alignées dans des bureaux sans fenêtre.
On y applique les codes bien rodés du « pig‑butchering » : une prise de contact sur les réseaux sociaux ou les applications de rencontre, des semaines de discussions pour installer la confiance, puis une bascule progressive vers l’investissement en crypto, dépôt après dépôt.
Lorsque la victime finit par demander son argent, la façade se fissure. Les sites inventent alors des frais imprévus, des blocages de compte, des procédures de vérification, parfois même de nouveaux dépôts à effectuer pour « débloquer » les fonds. Puis les comptes disparaissent, les interlocuteurs « coupent contact », et ne restent que des portefeuilles vides et des victimes persuadées d’avoir tout perdu. « Les escrocs ont incité leurs victimes à investir dans les cryptomonnaies et les ont aidées à ouvrir des comptes et à transférer des cryptomonnaies vers des plateformes d’investissement qui, à leur insu, étaient frauduleuses », résume le DoJ dans son communiqué.
Et derrière les écrans, il n’y a pas que des bourreaux. Le ministère de la Justice détaille aussi comment un canal Telegram, désormais saisi, servait à recruter des travailleurs à l’autre bout du monde, avec la promesse d’emplois très bien rémunérés. Une fois arrivés sur place, certains se retrouvaient privés de leurs papiers, enfermés dans des complexes fermés et forcés de participer aux escroqueries sous la menace de violences — des conditions que The Hacker News et plusieurs ONG rapprochent ouvertement de l’esclavage moderne.

Comment les autorités ont-elles fait tomber ce réseau ?
Pendant que les victimes pensent investir sur une poignée de sites isolés, les enquêteurs américains, eux, voient autre chose : la répétition des mêmes adresses, des mêmes plateformes et des mêmes schémas de blanchiment derrière des centaines de noms de domaine. Le communiqué du DoJ explique que la Scam Center Strike Force a commencé par recouper les plaintes de victimes avec les données fournies par plusieurs plateformes d’échange de cryptomonnaies et des outils d’analyse on‑chain, pour identifier des grappes d’adresses suspectes qui renvoyaient toutes vers les mêmes organisations.
Pour mesurer l’ampleur du réseau, les autorités ne partent pas de zéro. Une partie du travail repose sur Operation Level Up, un dispositif lancé en 2024 par le FBI et les services secrets américains pour appeler directement les victimes d’arnaques à l’investissement crypto et recenser les plateformes sur lesquelles elles ont envoyé leur argent. En mars 2026, l’initiative avait déjà contacté 8 935 victimes, dont 77 % ignoraient qu’elles étaient en train d’être escroquées, et permis d’éviter plus de 562 millions de dollars de pertes supplémentaires.
Chacun des 503 noms de domaine saisis dans cette opération correspond à un site signalé par ces victimes, puis rattaché par les enquêteurs au même réseau de centres d’arnaques en Asie du Sud‑Est. À partir de ces plateformes, la Scam Center Strike Force a isolé des grappes d’adresses crypto qui recevaient, recyclaient puis blanchissaient les dépôts des victimes, en recoupant plaintes, données d’exchanges et analyse des flux sur blockchain.
Une fois ces grappes identifiées, le ministère de la Justice a demandé à la justice fédérale de geler ou saisir les fonds qui y transitaient : au total, l’équivalent de 701 962 392,15 dollars en cryptomonnaies a ainsi été « restrained », c’est‑à‑dire mis à l’arrêt dans le cadre de procédures de confiscation. Le même mouvement a permis de nourrir les poursuites engagées contre plusieurs acteurs de ces centres — et de saisir ce canal Telegram.
Dans ce premier bilan, le ministère de la Justice ne cite pourtant que deux noms : ceux de Huang Xingshan et Jiang Wen Jie, deux ressortissants chinois présentés comme des managers d’un complexe d’arnaques en Birmanie, où des travailleurs trafiqués étaient forcés de mener ces escroqueries à l’investissement crypto. Les deux hommes sont aujourd’hui détenus en Thaïlande et poursuivis pour conspiration de fraude électronique, dans l’attente d’une éventuelle extradition vers les États‑Unis.

En parallèle de ce travail souterrain, une autre annonce est tombée quelques jours plus tard. Cette fois, ce sont les autorités de Dubaï qui prennent la parole, aux côtés du FBI et du ministère chinois de la Sécurité publique : au moins 276 personnes ont été arrêtées et neuf centres de fraude liés à des « monnaies virtuelles non réglementées » ont été démantelés.
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