Depuis plusieurs semaines, un mouvement réactionnaire toxique s’étend sur Internet avec pour principale cible une petite société canadienne appelée Sweet Baby Inc. Jusqu’alors méconnue du public, cette structure spécialisée dans la narration chercherait selon eux à « wokiser » le jeu vidéo et serait à l’origine de la crise qui secoue le secteur. Décryptage.

C’est quoi, Sweet Baby Inc. ?

Sweet Baby Inc. est une société montréalaise spécialisée dans le développement narratif pour le jeu vidéo. Écriture de scénario, de dialogues, conception narrative, revue de scripts… L’entreprise fournit de nombreux services et peut intervenir à différents stades du développement d’un jeu. Elle a récemment travaillé sur le personnage de Saga Anderson dans Alan Wake II, sur l’histoire de Spider-Man 2, sur God of War : Ragnarök, Suicide Squad ou encore Sable.

Sweet Baby Inc. propose également du consulting. Certains studios font, en effet, parfois appel à elle pour veiller à l’authenticité et l’inclusivité de leur jeu. Relire un scénario pour s’assurer que certaines thématiques sensibles sont traitées avec respect ou éviter de tomber dans la caricature lors de la création d’un personnage racisé ou LGBTQ+, par exemple. Pour tout cela, Sweet Baby Inc. peut compter sur une grosse quinzaine d’auteurs, autrices, et narrative designers aux profils variés et répartis un peu partout à travers le monde.

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Alors, où est le problème ?

Bien que ce ne soit qu’une toute petite partie de l’activité de l’entreprise, ce sont ces supposées missions de consulting qui sont au cœur d’un maelstrom nauséabond. Depuis fin janvier, un groupe Steam « Detected » a été créé, afin de référencer l’ensemble des jeux sur lesquels Sweet Baby Inc. aurait travaillé dans le but de les éviter (encore une belle pirouette intellectuelle de militants qui fustigent la cancel culture, soit dit en passant). Aujourd’hui, fort de plus de 83 000 followers, le mouvement s’est également installé sur Discord avec un groupe avoisinant désormais les 5.000 membres.

Les messages qui s’y échangent sont sans équivoque. Les membres du forum sont persuadés que Sweet Baby Inc. imposerait aux studios avec lesquels elle travaille d’inclure des personnages marginalisés ou des thématiques jugées « woke ».

L’un des éléments déclencheurs de cette colère vient du jeu Suicide Squad dans lequel [SPOILER] Harley Quinn abat froidement un Batman affaibli qui n’est plus que l’ombre de lui-même. La symbolique de cette scène est, semble-t-il, aussi limpide qu’insoutenable pour le créateur du groupe Steam interrogé par le site Geeks and Gamers : « J’ai vu BEAUCOUP de monde en colère contre ce jeu sur le forum Steam et sur Twitter alors j’ai commencé à réfléchir à ce que je pourrais faire à ce sujet, (…) quelque chose pour aider la communauté des joueurs à s’organiser et à s’opposer à SBI et à leur culture. »

Suicide Squad // Source : Warner Bros.
Harley Quinn dans le film Suicide Squad // Source : Warner Bros.

Une autre théorie très répandue soupçonne l’entreprise d’avoir poussé Remedy à faire du personnage de Saga Anderson, l’héroïne d’Alan Wake II, une femme noire. Sur X (ex-Twitter), Kyle Rowley, le co-réalisateur du jeu, a lui-même contredit formellement les rumeurs, mais la graine de la suspicion a germé depuis bien trop longtemps. Cela va désormais encore plus loin, puisque selon ce groupe, cette supposée recrudescence d’éléments « woke » dans les jeux vidéo serait la véritable raison de la crise que traverse actuellement le secteur, matérialisée par une vague de licenciements sans précédent.

Un serveur qui agrège les mèmes racistes et sexistes

Au-delà des appels au boycott principalement relayés sur Steam, le serveur Discord « Detected », où j’ai eu le malheur de mettre les pieds, se révèle être un agrégat de memes sexistes et racistes, de messages de soutien à Donald Trump, d’incitations à la haine en tout genre, mais aussi d’appels au harcèlement qui, désormais, visent d’autres entreprises du secteur et des personnes associées.

On retrouve à la fois des accusations complotistes d’un mouvement « woke » agissant dans l’ombre (pour servir quel dessein politique ? les conspi ne le disent pas), un discours victimaire d’une « identité » menacée et, en contrepoint, la volonté d’entrer en résistance, voire partir en croisade. Les propos de l’initiateur du mouvement le résument très bien : « Ce message s’adresse à tous les développeurs de jeux qui lisent ces lignes : ne craignez pas les gens comme Sweet Baby Inc. Ils sont faibles et ne peuvent rien contre nous. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est crier et pointer du doigt, rien de plus. Occupez-vous de votre base de fans ; occupez-vous de vos JOUEURS. »

Alan Wake 2 // Source : Remedy Entertainment
Saga Anderson, la formidable héroïne d’Alan Wake 2 // Source : Remedy Entertainment

Le retour du Gamergate ?

Malheureusement, ce cocktail idéologique réactionnaire réveille de tristes souvenirs du Gamergate, cette vague anti-féministe qui a déferlé sur le jeu vidéo il y a une dizaine d’années. Sous couvert de dénoncer des problèmes de déontologie chez certains journalistes spécialisés, le mouvement avait rapidement tourné au harcèlement de plusieurs personnalités féminines du milieu et la montée d’un discours d’extrême droite. D’aucuns voient déjà dans ce remous pernicieux le ressac de ces temps sombres, mais cela semble surtout être un énième backlash nourri par l’alt-right américaine, galvanisée par la campagne présidentielle américaine en cours.

« Notre objectif n’est jamais de débarquer pour injecter de la diversité »

Dirigeante de Sweet Baby Inc.

C’est à tout le moins une cruelle manipulation d’un public mal informé sur les processus de développement d’un jeu vidéo. Kim Belair, la dirigeante de Sweet Baby Inc., l’a expliqué très clairement à notre consœur de Kotaku : « Notre objectif n’est jamais de débarquer pour injecter de la diversité. La plupart du temps, c’est l’inverse. C’est une entreprise qui a créé un personnage et veut faire en sorte que celui-ci soit plus crédible et intéressant. »

En somme, un studio désireux de proposer de la diversité veut éviter toute maladresse et s’adresse à eux pour s’en assurer. Selon le même mécanisme que les paniques morales, le mouvement « Detect » est bel et bien né d’un véritable renversement de la réalité qui peut, dès lors, servir de terreau à toutes les plus folles théories. Pour combattre cela, il faut dénoncer et expliquer. Mais pour l’heure, cette posture semble avoir l’effet inverse. Le temps d’écrire cet article, le serveur Discord « Detect » a ainsi accueilli plusieurs centaines de membres supplémentaires.

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