La réputation sévèrement écornée de géants du web comme Facebook et Google depuis les révélations autour de l'influence russe en pleine présidentielle incite certains salariés de la Silicon Valley à faire profil bas. Un changement d'attitude notable pour ces « techies » jusqu'ici fiers de faire partie de cette communauté réputée.

Et si travailler dans la Silicon Valley, au cœur de la tech américaine, n’était plus un signe de prestige et de fierté, alors que ce statut était particulièrement convoité il y a encore quelques années ?

Plusieurs salariés qui travaillent sur place sont aujourd’hui mal à l’aise à l’idée de représenter un tel milieu, alors que les pratiques de géants tels que Google et Facebook sont de plus en plus pointées du doigt, entre leur rôle dans la campagne d’influence russe menée pendant la campagne présidentielle américaine, le relais de fake news ou encore la mise en avant de contenus haineux.

Le quotidien britannique The Guardian a recueilli les témoignages de différents « techies » de la Silicon Valley, qui observent de l’intérieur la bulle dans laquelle vivent les salariés de nombreuses entreprises, coupés des réalités et du monde qui les entoure — comme l’illustre notamment la crise du logement en partie provoquée par Google.

CC Spiros Vathis

« Les gens ont tendance à vous juger très vite »

Danny Greg a ainsi a depuis longtemps remisé son sweat aux couleurs de son entreprise tech, de peur que celui-ci ne lui attire plus des échanges sympathiques avec les piétons mais plutôt des commentaires désobligeants. Un trentenaire passé par Facebook se garde bien pour sa part d’évoquer son ancien poste au sein du réseau social : « Vous apprenez vite les feintes [pour éviter d’en parler] parce que les gens ont tendance à vous juger très vite.  [Quand vous travaillez chez Facebook], vous vendez juste des pubs, vous ne contribuez pas à rendre le monde meilleur ».

Selon eux, l’innovation qui a permis aux entrepreneurs de la Silicon Valley de se faire connaître, admirer et de gagner beaucoup d’argent, passe aujourd’hui au second plan, au profit de personnalités obnubilées par la recherche du profit. Certains comparent même cette dérive à celle des financiers de Wall Street dans les années 1980.

«  On a l’habitude de mettre en avant et d’encenser des connards géniaux comme Steve Jobs [le cofondateur et ancien patron d’Apple, décédé en 2011] et Travis Kalanick [ancien patron d’Uber, mis à la porte de l’entreprise empêtrée dans des scandales de sexisme et de harcèlement sexuel] alors qu’il s’agit en réalité de personnes affreuses » déplore ainsi Danny Greg.

« Ils ne réalisent pas l’ampleur de ce qu’ils font »

Le « techie » poursuit : « Certains de ces types sont loin d’être les plus à l’aise socialement, et le fait de se retrouver dans une culture qui les encourage […] leur donne le sentiment qu’ils sont très importants et que tout leur est dû. En pratique, c’est comme si vous deviez gérer des enfants en permanence ».

Une salariée de Google qui préfère garder l’anonymat témoigne quant à elle : « En interne, je ne pense pas qu’ils comprennent comment ils sont perçus. [Les Googlers] disent ‘pourquoi les médias font une telle histoire [sur l’affaire russe]  ?’ Vous rigolez ou quoi ? Ils ne réalisent pas l’ampleur de ce qu’ils font. »

En 2014, déjà, des manifestants locaux avaient protesté contre la gentrification de leur quartier à l’aide de pancartes (« Rentrez chez vous les techies ») brandies devant les navettes utilisées par de nombreux salariés pour gagner et quitter leur lieu de travail.

Une communauté isolée

Ce moyen de transport contribue à l’isolement de cette communauté, comme le souligne l’ancien employé de Facebook : « Vous vous réveillez, vous montez dans la navette, vous vous rendez au centre du campus et commandez de la nourriture via une appli quand vous rentrez chez vous. Vous n’êtes pas un citoyen mais une sangsue étrange qui gagne de l’argent. »

Au sein de la Silicon Valley, certains grands noms de la tech — y compris l’un des co-créateurs du fameux « j’aime » de Facebook — prennent quant à eux leurs distances avec leurs propres créations, pour mieux dénoncer la culture de l’attention et de la sollicitation permanente induite, notamment, par les réseaux sociaux.

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