Pendant la campagne présidentielle américaine, Facebook et Google ont accepté des millions de dollars du collectif conservateur Secure America Now pour diffuser des vidéos anti-islam. Un montage grossier qui dépeint une France soumise à la charia a notamment ciblé les habitants d'États clé pour le scrutin.

Une Mona Lisa voilée, un Arc de triomphe converti en lieu d’hommage aux djhadistes disparus, l’église de Notre-Dame transformée en mosquée… Les montages de la vidéo anti-islam mise en ligne par le collectif conservateur américain Secure America Now le 18 octobre 2016 sont aussi grossiers qu’absurdes, au même titre que la voix de la narratrice à l’accent français qui affirme : « Sous la charia, vous pouvez profiter de tout ce que vous offre l’État islamique français, à condition de respecter les règles ».

Mais cette vidéo a été vue par des millions d’Américains en pleine campagne présidentielle grâce au relais dont elle a bénéficié grâce à Facebook et Google, comme le révèle Bloomberg. Au même titre que d’autres vidéos anti-immigration (dont une réalisée sur le même modèle « touristique » mais pour l’Allemagne) ou anti-Hillary Clinton.

Ce type de publicité mensongère est ainsi apparu dans le fil d’actualité Facebook de plusieurs électeurs d’États clé, comme le Nevada et la Caroline du Nord, au cours des dernières semaines de la présidentielle. Et contrairement aux publicités ciblées d’influence russe, achetées à hauteur de 100 000 dollars, ces publications-là — monnayées pour des millions de dollars — ont pu compter sur le savoir-faire direct des employés de Facebook comme de Google pour bénéficier d’une portée accrue, toujours selon les sources anonymes citées par Bloomberg.

« Cela visait clairement à provoquer la peur »

Certains salariés de Facebook et Google ont en effet aidé à mieux cibler les internautes recherchés pour leur garantir une plus grande audience. Facebook — qui s’est récemment défendu d’avoir favorisé Trump pendant la présidentielle — a même profité de cette campagne publicitaire pour tester certaines de ses nouveautés, dont un format vidéo vertical. Ce qui lui a ainsi permis d’observer s’il s’avérait plus populaire que les autres auprès du public cible.

Plusieurs salariés de l’agence publicitaire Harris Media, chargée de superviser la campagne, expriment aujourd’hui leur malaise face à ce type de contenu : « Cela visait clairement à provoquer la peur ». Si Harris Media, Google et Facebook n’ont pas souhaité répondre aux sollicitations de Bloomberg, Andrew Bosworth, ancien responsable des questions publicitaires du réseau social, a reconnu cette collaboration sur Twitter : « Soyons clairs : Facebook n’a pas développé de contenu créatif ou passé du temps avec le client. Nous avons travaillé avec le client, Harris Media. »

Des pratiques en contradiction avec les discours des géants du web

Cette implication entre en contradiction évidente avec les propos tenus par les patrons des deux entreprises en janvier, pour s’opposer au Muslim Ban de Donald Trump. Mark Zuckerberg déclarait ainsi : « Nous devons assurer la sécurité du pays mais nous devrions le faire en nous concentrant sur les personnes qui représentent vraiment une menace… et garder nos portes ouvertes aux réfugiés et à ceux qui ont besoin d’aide. » De son côté, Sundar Pichai, dans un message interne aux salariés de Google, s’inquiétait des barrières posées par une telle mesure pour attirer de « grands talents » aux États-Unis.

Ce qui n’a pas empêché, quelques mois plus tôt, Secure America Now, un collectif lancé en 2011 par le conservateur Ronald Lauder pour protester contre la construction d’une mosquée près de Ground Zero, de convaincre Facebook et Google de diffuser ce type de vidéo en échange des millions de dollars dépensés pour ces campagnes.

L’objectif assumé par Secure America Now est de « mettre les enjeux cruciaux de sécurité au cœur du débat américain ». La légende qui accompagne la vidéo en question, sur le site de Secure America Now, précise toutefois le caractère fictionnel du contenu : « Nous avons imaginé un monde dans lequel l’islam radical a pris le dessus en France. »

Secure America Now n’est pas resté inactif depuis l’élection de Donald Trump. L’adresse en .fr affichée à la fin de la vidéo redirige vers le site du collectif. L’internaute fait face à une page titrée « Terreur à Paris : ce que l’on sait », relatant les détails de l’attaque terroriste commise sur les Champs-Élysées en avril 2017, juste avant le premier tour de l’élection présidentielle française.

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