Au sein de la Silicon Valley, plusieurs trentenaires limitent volontairement leur propre usage des réseaux sociaux pour dénoncer une culture de l'attention permanente à base de « j'aime » et de notifications. Ils la jugent potentiellement dangereuse pour la société.

On peut avoir fait partie de l’équipe qui a inventé le fameux bouton « j’aime » de Facebook et s’inquiéter des dérives instaurées par un tel système, qui fait aujourd’hui partie des standards des réseaux sociaux. La preuve : Justin Rosenstein, l’ingénieur de 34 ans à l’origine de cette innovation apparue en 2009, est le premier à dénoncer les dangers de cette course permanente à la reconnaissance sur le web.

Il est en revanche loin d’être le seul, au sein de la Silicon Valley, à représenter ce mouvement d’ingénieurs et de développeurs qui prennent leurs distances avec le monde de la tech. Ses techniques personnelles ? S’interdire Snapchat, bloquer Reddit sur son ordinateur portable, et régler le contrôle parental de son nouvel iPhone sur des paramètres tellement restrictifs qu’ils l’empêchent de télécharger des applis.

«  L’une des raisons pour lesquelles je pense qu’il est important qu’on en parle maintenant, c’est que nous sommes peut-être la dernière génération qui se souviendra de la vie d’avant » confie Justin Rosenstein au Guardian. Comprendre : « avant » que les smartphones ne fassent partie de notre quotidien, au même titre que les « j’aime » et autres cœurs ou signes d’appréciation sur les réseaux sociaux.

Perte d’attention et recherche de reconnaissance

Alors qu’on touche en moyenne son téléphone 2 617 fois par jour, une étude de l’université du Texas a récemment démontré que la seule présence à proximité d’un smartphone — même éteint — pouvait entraîner une perte d’attention conséquente et un « drainage de cerveau ». Le phénomène a même entraîné l’émergence de l’appli Pocket Points : elle récompense les élèves qui passent du temps loin de leur smartphone pendant les cours, en leur offrant des réductions et d’autres avantages incitatifs.

Pour autant, les trentenaires de la Silicon Valley qui partagent le point de vue de Justin Rosenstein restent bien conscients de l’importance — souvent professionnelle dans leur cas — de conserver une présence sur un réseau social Facebook. Mais il leur faut trouver des palliatifs : l’une de ses anciennes collègues, qui s’astreint à la même cure, fait ainsi appel à une social media manager dédiée qui gère sa page Facebook à sa place.

La tendance n’est pas forcément nouvelle : on sait notamment que Steve Jobs interdisait l’usage de l’iPad à ses enfants. Les concepteurs de ces produits sont souvent les plus conscients du type « d’addiction » qu’ils peuvent provoquer. Surtout quand ils reposent sur des mécanismes incitatifs, que ce soit la lecture automatique d’un épisode à un autre sur Netflix et YouTube ou des smileys qui s’affichent à côté de ses contacts sur Snapchat pour indiquer « l’intensité » de la série d’échanges en cours.

Certains spécialistes du monde médical parlent d’ailleurs de « FOMO » (« fear of missing out », la peur de manquer quelque chose) pour qualifier ce phénomène de vérification permanente.

Nobody Likes Me, de l’artiste I Heart (Vancouver)

« Ces technologies provoquent des obsessions »

Nir Eyal, connaisseur de la tech, organise des conférences à San Francisco pour expliquer aux différents acteurs de cet écosystème — ingénieurs, programmeurs, designers… — comment créer des produits ou des fonctionnalités qui incitent leurs utilisateurs à les consulter le plus régulièrement possible.

« Les technologies que nous utilisons provoquent chez nous des obsessions, quand il ne s’agit pas d’addictions à part entière. Il peut s’agir de l’impulsion qui nous amène à examiner une notification, l’envie d’aller sur YouTube, Facebook ou Twitter pour quelques minutes, et qui fait qu’on se retrouve finalement à tapoter et à scroller une heure plus tard. [C’est ce que] les concepteurs attendaient » explique-t-il.

Il est ainsi passé maître dans l’art de recommander des techniques psychologiques qui créent une forme « d’envie folle » chez les utilisateurs, comme des astuces reposant sur d’autres sentiments : « L’ennui, la solitude, la frustration, le doute et l’indécision provoquent souvent une petite douleur ou irritation, qui incite en conséquent à rechercher une activité gratuite et immédiate pour l’apaiser. » C’est là que les réseaux sociaux, notamment, entrent en scène, eux qui entretiennent l’illusion d’une activité constante, susceptible de se manifester par différents types de notification à tout moment.

Twitter
CC Freestocks

« On ne peut pas leur reprocher de créer des produits trop réussis »

Pour autant, Nir Eyal ne tient pas un discours déconnecté de la réalité et n’appelle pas non plus à bannir ces technologies : « Tout comme il est absurde de reprocher à un pâtissier de réaliser des gâteaux délicieux, on ne peut pas blâmer les créateurs de la tech de rendre leurs produits si bons que nous voulons les utiliser. Évidemment que c’est ce que veulent ces entreprises. » Lui-même veille à garder le contrôle de ces pratiques et outils de manière radicale : chaque jour, à heure fixe, un routeur coupe la connexion à Internet de sa maison, le privant volontairement — ainsi que sa famille — de toute tentation.

Pour Roger McNamee, un investisseur de Facebook et ancien proche de Mark Zuckerberg, auquel il a permis de rencontrer, en 2007, sa future numéro deux, Sheryl Sandberg, la situation actuelle s’avère quasi-insoluble : « Les responsables de Facebook et Google sont des gens bien, dont les stratégies bien intentionnées ont mené à des conséquences horribles et inattendues [comme les bulles de filtrage, ou la mise en avant de fake news et autres théories du complot]. Le problème, c’est que ces entreprises ne peuvent rien faire pour régler le problème à moins d’abandonner leur modèle publicitaire actuel. »

Une grande partie du modèle économique de Facebook et Google repose en effet sur la publicité, toujours plus ciblée pour s’adapter aux goûts, aux activités et autres informations personnelles fournies par leurs utilisateurs. Le rouge, couleur du « like », y joue un rôle majeur. « Le rouge est une couleur déclic. C’est pour ça qu’on l’utilise comme un signal d’alarme » précise Tristan Harris, un ancien de Google, qui compte aujourd’hui parmi les trentenaires de ce mouvement critique.

Selon ces « dissidents », les dérives pourraient à terme avoir des conséquences plus graves sur l’ensemble de la société, alors que ce web tourné vers la viralité et le nombre de partages ou de « j’aime » au détriment, souvent, de la vérité, a déjà contribué pour partie au succès d’un phénomène médiatique comme Donald Trump.

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