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Du haut de ses 18 millions d'habitants et de ses abondantes ressources souterraines, le Kazakhstan est la plus forte économie d'Asie centrale et le théâtre d'une scène tech naissante. Numerama s'est rendu à Astana pour visiter le plus grand incubateur de programmeurs du pays.

L’université Nazarbaïev luit en reflet de tout Astana : une impeccable débauche de pétrodollars érigée sous des coupoles dorées, en périphérie de cette Dubaï postsoviétique trois fois trop vaste pour sa population. Passé le parterre de fleurs et les portes automatiques s’ouvre un hall de palmiers à faire jalouser un palace, encadré de bannières où « Nazarbayev University » est calligraphié comme si c’était le nom d’une vieille université britannique.

Dans cette immensité aux fontaines éteintes où il n’y a presque aucune âme qui vive, il est facile de manquer à droite l’humble entrée de la bibliothèque, et la salle de travail qui lui est adjointe. Au milieu des bruits de conversation, des ordinateurs et de ce foyer de chaleur humaine, une hockeyeuse professionnelle de 22 ans tapote des lignes de Swift sur son laptop vert pomme. « Le hockey féminin n’est pas très développé au Kazakhstan. Peu de perspectives, peu de revenus… Je ne voulais pas dédier ma vie au sport dans ces conditions », explique Dinara, en quête de reconversion dans le code.

De l’autre côté de la salle, un adolescent élancé remue son iPhone en direction du sol. « J’ai développé une application pour les gens qui ont du mal à comprendre la géométrie spatiale. J’avais moi-même eu des difficultés dans ce domaine en classe de seconde », décrit Yersultan, bachelier de 16 ans qui vient de se faire recaler des universités américaines qu’il ambitionne à cause de son carnet de notes. « C’est basé sur AR Kit, le nouveau framework d’Apple ».

Bienvenue au nFactorial Incubator, la session annuelle de bootcamp pour programmeurs dans la capitale kazakhe.



« Ceci n’est pas un incubateur de startups »

Le nFactorial Incubator est depuis trois ans l’initiative de la startup Zero2One Labs. Cette dernière n’est pas basée à Astana, mais 1 200 kilomètres de steppe inhabitée plus loin : à Almaty, capitale économique kazakhe faite d’immeubles soviétiques et de parcs omniprésents, berceau de tous les pommiers du monde où l’infinité plate s’entrechoque avec les neiges éternelles des piémonts de l’Himalaya. Aiym Islamova, «  master of getting things done  » à Zero2One Labs, nous explique au pas de la porte : «  Notre but est de produire des talents, avant tout pour notre entreprise, car nous voulons recruter les meilleurs ingénieurs  ».

Comme insistera Arman Suleimenov, CEO et instigateur du programme que nous rencontrerons plus tard, « ceci n’est pas un incubateur de startups ». La centaine de participants de chaque session sont individuels, généralement des étudiants de 18 à 23 ans, avec en principe une année minimum d’expérience en programmation. Pendant trois mois, ils travaillent de 10h à 18h avec un mois de formation théorique, le reste étant consacré à l’élaboration d’un projet concret : une application prête pour Google Play ou l’App Store.

« Notre but est avant tout de produire des talents pour notre entreprise »

La participation est gratuite grâce aux bourses d’organisations partenaires. « L’incubateur est non lucratif, personne ne nous paye pour le faire. C’est très stressant pour le budget de l’entreprise, mais cela vaut le coup  », affirme Islamova. Les pépites de l’incubateur sont recrutées dans la partie client de Zero2One Labs, où ils peuvent s’entraîner dans les conditions réelles d’une entreprise, avant de rejoindre éventuellement les véritables rangs de la startup au studio d’applications. Ce dernier propose une vingtaine d’applis dont la principale, Kanji Ninja, est un jeu destiné à l’apprentissage des caractères japonais.

L’incubateur affiche également des visées plus patriotiques  : former à terme 10 000 ingénieurs et accroître de 1 milliard de dollars les exportations nationales en technologie de l’information. Le Kazakhstan, pays jeune de seulement 25 ans qu’on situerait moins en Asie que très à l’est en Europe, est la république centrasiatique enregistrant la plus forte croissance. Grâce à un territoire gorgé de minerai où un vol intérieur peut atteindre la longueur d’un Paris-Istanbul, son PIB par habitant avoisine celui d’un pays de l’UE comme la Roumanie, et l’économie nationale tutoie celle de l’Irlande.

Astana, capitale politique du Kazakhstan.

Cette contrée, première exportatrice mondiale d’uranium, semble cependant bien frêle à la croisée de géants tels que la Russie, la Chine et l’Inde. « L’écosystème tech du Kazakhstan est naissant, et l’Inde ou la Chine sont beaucoup plus grands en termes d’échelle, constate Aiym Islamova, mais je pense qu’on peut concurrencer la Russie, car nous sommes un pays qui se développe très rapidement  ». Arman Suleimenov tempérera cet enthousiasme : «  Ce serait génial, mais on en est assez loin. Mieux vaut ne pas les affronter de face, mais plutôt nous concentrer sur notre position ».

La plupart des étudiants viennent soit de l’université Nazarbaïev, où nous nous trouvons, ou des deux plus prestigieuses facs d’Almaty, où ils étudient déjà souvent l’informatique. Certains profils tranchent néanmoins. Après avoir passé son adolescence dans un internat sportif et participé aux championnats du monde de hockey sur glace à Montréal, Dinara a décroché une licence d’anglais et d’allemand sur conseil de sa famille. «  Mais j’ai réalisé que les langues n’étaient pas si difficiles que ça, et je voulais quelque chose de plus exigeant  ». Elle s’est inscrite à l’été 2016 dans une formation en technologies de l’information, et ne code que depuis novembre dernier — ce qui en fait une des benjamines de l’incubateur niveau expérience.

Yersultan est au contraire un des plus précoces. «  Ma famille avait acheté un ordinateur quand j’avais 10 ans, et ces machines peuvent faire mieux que jouer au Solitaire, vous savez. Mon premier langage a été Sharp, assez difficile pour les débutants. J’étais en CM2 à l’époque  ». Il a ensuite appris le Pascal, est passé par des concours, puis a intégré le lycée mathématique d’Almaty où les difficultés scolaires l’ont forcé à arrêter de coder pendant un an. C’est dans le premier mois de cours au nFactorial qu’il a entendu parler d’AR Kit — «  une nouvelle technologie. Je me suis dit qu’il serait bien d’en faire quelque chose  ».



Demo day

Samedi 26 août, c’est demo day. Au bout du long hall, dans l’aile en haut des escalators à l’arrêt, les participants présentent le fruit de leur travail pour ce dernier jour de la session annuelle. À son stand au coin du couloir, Dinara s’excite : «  J’ai vraiment envie d’être finaliste, et il n’y a que 20 places pour 90 applis ». Son projet Empty Fridge, «  un petit truc tout bête  », propose des recettes en fonction des ingrédients qu’on a à sa disposition.

Dinara Shadyarova, 22 ans, étudiante en technologies de l’information à Almaty et hockeyeuse professionnelle
Yersultan Sapar, 16 ans, bachelier de l’École de Mathématiques de la République du Kazakhstan à Almaty

Le sujet à la mode cette année est la crypto monnaie, avec pas moins de sept projets en compétition. « Il y a quelques années, le bitcoin valait 100 $ — et maintenant, c’est 4 000 $  », s’exclame Sanzhar, 18 ans. La volatilité des cours et leurs promesses de rendement fascinent. Pourtant, aucune de ces applications ne permet d’investir. « Les banques kazakhes ne supportent pas encore l’échange de crypto monnaies, explique Sanzhar. Dans un futur proche, probablement  ».

Le taux d’équipement en smartphones du Kazakhstan n’a pas grand-chose à envier à celui de l’Europe ; idem pour la pénétration d’iOS, les iPhone étant monnaie courante. « Il y a déjà quatre ou cinq applications Android pour réviser l’ENT [le bac kazakh], mais aucune de correcte sous iOS  », explique Dinmukhammed, développeur de l’appli Tarih. « Pourtant, un tiers de ceux qui passent le bac utilisent un iPhone ».

Des considérations culturelles et linguistiques rentrent également en compte. On relèvera à ce sujet YerTöstik (« conte de fées »), réalisé par Kuanysh, bachelier de 17 ans. C’est sa grand-mère qui lui a soufflé l’idée de cette application de contes populaires en langue kazakhe, dans ce pays où le russe est la langue de communication standard et où certains jeunes ne parlent plus l’idiome de leurs ancêtres, malgré de récents efforts très politisés de kazakhisation de la part du gouvernement.

Aïgerim Janalieva, 19 ans, étudiante en première année d’informatique à l’université Nazarbaïev
Khadisha Dabaïeva, 20 ans, étudiante en troisième année de génie civil à l’université Nazarbaïev. Crédit : nFactorial Incubator

Aïgerim se repère de loin avec sa longue jupe fleurie et son foulard couleur crème. «  Au Kazakhstan, on appelle les gens avec le syndrome de Down « sunny people » parce que leur visage donne l’air de sourire tout le temps  » — d’où le nom de son appli SunWorld offrant des informations sur la trisomie 21. «  Il y a sept ans dans ma famille, un petit « soleil » est né — ma petite sœur — et le médecin a dit qu’elle allait être un légume !  » se souvient celle qui est sortie gagnante des olympiades de mathématiques d’Almaty l’année précédente.

Le domaine de la santé publique a également aiguillé Khadisha, étudiante en génie civil à l’université Nazarbaïev. « Le Kazakhstan est au pire rang mondial pour le suicide des jeunes  », déplore la développeuse de Soyle (« parle » en kazakh, prononcer « seuïlié »), une application de mise en relation anonyme avec des psychologues. «  Ici, les gens ne font pas confiance aux psys ». Elle-même avait eu du mal à trouver un psychologue à prix raisonnable quand elle en avait eu besoin ; 5 000 tenges (15 €) la séance, c’est déjà beaucoup au Kazakhstan.

« Ce qui compte, c’est pas votre genre, c’est votre manière de changer le monde  »

L’incubateur compte un quart de femmes parmi ses rangs, un score assez correct même s’il est loin de la parité. Peut-être faut-il y voir des réminiscences de la période soviétique, le communisme prônant l’égalité entre tous — femmes et hommes compris. «  Il n’y a pas d’obstacles traditionnels aux femmes », sourit Aiym Islamova qui s’amuse de la question. Même Aïgerim, de background plus conservateur, n’a jamais conçu qu’il pourrait y avoir une barrière : « ce qui compte, c’est pas votre genre, c’est votre manière de changer le monde  ».

Non loin de là où Yersultan démontre son appli, enfin, un projet étonnant : Nazarbayev, dédié à la vie du bien-aimé président kazakh. Rustam, étudiant de 20 ans à Astana, avait mis les pieds au nFactorial avec une idée d’application listant des offres de stages. Mais la complexité de la collecte d’information lui a fait baisser les bras. «  C’est alors qu’un ami m’a dit, pourquoi ne fais-tu pas une appli sur notre président !  », sourit-il. Quand on lui demande si ça lui a plu, il philosophe : «  Toutes les applications se valent. Tant que c’est dur à coder, ça me plaît  ».

Arman Suleimenov, CEO de Zero2One Labs, répondant à la presse kazakhe. Crédit : nFactorial Incubator

Nous rencontrons ensuite Arman Suleimenov, CEO de Zero2One Labs et fondateur du nFactorial Incubator. Le jeune homme de tout juste 30 ans, aussi charismatique sur scène que timide en face-à-face, compte parmi les entrepreneurs les plus en vogue du pays. « Je suis rentré au KZ [Kazakhstan, ndlr] en 2013, après avoir passé sept ans aux États-Unis. J’ai fait ma licence à Purdue et mon master à Princeton, puis j’ai travaillé un an dans une startup de la Silicon Valley. Mes études aux US étaient sponsorisées par le gouvernement  ».

Son retour au Kazakhstan n’a jamais fait de doute dans sa tête : «  J’ai pu faire ma licence aux États-Unis grâce au contribuable. Je devais revenir  ». D’où le nFactorial Incubator, destiné à former toujours plus de « talents » — mot revenant en boucle dans la bouche de cet entrepreneur qui met le facteur humain devant tout le reste, même là où Aiym Islamova préfère invoquer des volontés politiques récentes de la part du président.

«  La majorité des diplômés d’informatique ne savent pas créer des produits »

Le plus grand frein au développement de l’industrie tech au Kazakhstan est également selon Suleimenov un facteur universel. «  La majorité des diplômés d’informatique ne savent pas créer des produits, regrette-t-il. Ce n’est pas juste au KZ, c’est partout dans le monde. Je connais des gens sortis des meilleures universités qui savent coder, mais ne savent pas faire une appli, pas faire du logiciel  ».

Le Kazakhstan lui-même aurait cela dit des soucis à régler — même sans entrer dans ce que le « Premier Président de la République Kazakhe » pense des libertés en ligne. L’infrastructure des données mobiles, désastreuse, fait passer le Kirghizistan frontalier  — pays sept fois plus pauvre qui vit de l’aide internationale — pour un havre de 4G. Envoyer une image par Whatsapp dans un centre commercial un peu fréquenté relève du défi. Sur les lieux mêmes du demo day, le Wi-Fi de l’université peinait à faire charger une page web ; quant à la data mobile, les participants pouvaient tout simplement l’oublier.

Quand on lui demande quel soutien lui apporte l’État, Arman Suleimenov répond tout simplement : « J’ai étudié aux États-Unis grâce au gouvernement. C’est tout ce que je peux demander.  »

Finale

Rendez-vous dans l’auditorium pour découvrir les noms des vingt projets finalistes. Entre deux applications cryptofinancières se glisse un jeu avec un animal de compagnie en réalité augmentée. Belka, implémentation mobile du jeu de cartes national kazakh, côtoie YerTöstik et les contes de fée de Kuanysh. Soyle, l’application de psys de Khadisha, atteint la finale tandis qu’Aïgerim reste malheureusement en touche. Dinara la hockeyeuse parvient elle à se qualifier avec son Empty Fridge. Le vingtième qualifié est Dinmukhammed avec Tarih, son aide à la révision au bac. Surprise : il y a cette année un 21e finaliste, Yersultan et son appli Platonic.

Suivent ensuite les pitchs de trois minutes dans les règles de l’art, malgré une gestion des diapos un peu hasardeuse en régie (qui n’aimerait pas voir un QR code gambader sur l’écran pendant son bout de keynote ?). Dinara détone musicalement en débarquant sur scène sur le générique de Silicon Valley — bien qu’étant la participante la plus récemment mise au code, elle connaît visiblement déjà ses références culturelles. Dernier à pitcher, Yersultan s’élance sur l’estrade pour s’apercevoir que le micro vient de lâcher et que la régie n’affiche pas correctement ses diapos. L’incident technique est réglé après un bref moment de panique.

Le jury se compose essentiellement de PDG d’entreprises, avec pour invité de marque Asset Issekeshev, ministre du Commerce et de l’Industrie  fraîchement parachuté à la mairie d’Astana. Après quelques discours légèrement soporifiques, le ministre descend en personne sur scène pour révéler le podium. En troisième position arrive Matematika Elemi (« le monde des mathématiques »), une application de préparation aux olympiades et autres concours matheux. La médaille d’argent revient à Soyle, l’appli de mise en relation avec des psychologues. Et enfin est annoncé le nom du vainqueur du nFactorial Incubator 2017.

Le ministre du Commerce et de l’Industrie Asset Issekeshev remettant le trophée au vainqueur. Crédit : nFactorial Incubator

Platonic, de Yersultan.

Pendant que l’heureux vainqueur pose sur scène avec son livre-trophée intitulé «  montre ton travail !  », nous retrouvons Dinara en bas de l’amphithéâtre. « Oui, je suis contente d’avoir atteint la finale », dit-elle du bout des lèvres avant de s’exclamer : «  Mais ma copine Khadisha est arrivée en deuxième place ! Je suis trop heureuse pour elle !  »

Yersultan, un peu émoustillé, préfère attribuer sa victoire à la qualité de ses diapos plutôt qu’à celle de son travail. « Je compte continuer à travailler avec l’AR, finir cette appli et développer d’autres applications éducatives à base de réalité augmentée, commente-t-il. Quand iOS 11 sortira, cette technologie se développera beaucoup  ».

Peut-être est-ce ainsi au Kazakhstan, nation de la pomme, que l’AR Kit d’Apple aura remporté son premier trophée au sein des incubateurs.

Dinara (à gauche), Khadisha (au milieu) et Yersultan (derrière). Crédit : nFactorial Incubator

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