Grâce à l'enregistrement d'une conversation entre des employés d'Apple, le média américain The Outline a pu reconstituer le portrait et les méthodes de la cellule chargée du secret auprès de la direction de Cupertino. Anciens espions et militaires sont en charge de milliers d'employés, dont chaque dérapage pourrait constituer une fuite.

«  C’est comme le Fight Club, on n’en parle pas, d’accord ?  » lance David Rice lors d’une réunion au siège d’Apple à Cupertino. Cette phrase, saisie grâce à un enregistrement clandestin rapporté par The Outline, résume l’essentiel du travail du dénommé M. Rice.

Ce nom ne vous dit sûrement rien : il n’est certes jamais la star des keynote grandioses de l’entreprise la plus capitalisée du globe et on ne le voit pas davantage revendiquer des révolutions, certes. Mais sans lui, les révolutions justement, perdraient beaucoup de leur saveur.

Des cellules paramilitaires dirigées par d’anciens espions

À la tête d’une cellule exceptionnelle, Rice est le directeur des investigations internationales selon son petit badge blanc. À ses ordres, vous ne trouverez ni ingénieur surdoué, ni designer esthète : ses subordonnés sont des anciens du FBI, des réchappés des services secrets et mêmes quelques marines. Répartis dans différentes équipes au sein d’Apple, ces anciens espions et militaires doivent assurer une activité cruciale de la la marque à la pomme : le secret.

Ainsi, on apprend grâce à The Outline l’existence, dans les couloirs de Cupertino, d’une équipé spéciale très influente nommée NPS (New Product Security). Les justiciers du secret de la NPS sont en fait des super-agents qui ont pour mission la surveillance, la prévention et la gestion des fuites sur les prochains produits Apple. Une photo volée de l’iPhone X a atterri sur un obscur blog chinois ? Pariez que l’équipe paramilitaire de la NPS est déjà sur le dossier.

Du FBI à Cupertino…

Dans cette NPS, on trouve par exemple, auprès de M. Rice, un certain Michael Rovins. Ce dernier a passé quatre ans auprès des services secrets américains, avant de rejoindre pour sept ans l’aviation militaire américaine… Puis, ce décoré militaire finira par se lasser des cieux et installera son bureau d’ enquêteur à Cupertino.

Il n’est qu’un profil parmi une poignée d’autres qui assure les différentes missions confidentielles d’Apple. Ses collègues partagent pour la plupart son parcours professionnel un peu singulier : femmes et hommes des grandes agences d’intelligence, paranos du secret et pros du renseignement, réunis pour sécuriser quelques millions d’iPhone qui sortent chaque jour des usines chinoises.

Or, pour Apple, le défi du secret est devenu immense, global et mondial avec l’iPhone. La demande du public étant extraordinaire, les sommes engagées par des médias et des amateurs de la fuite pour ne serait-ce qu’un seul cliché d’un produit à venir sont devenues très attrayantes.

40 usines et 221 millions de personnes à faire taire

Les méthodes du géant américain se sont donc logiquement adaptées. Dans des usines où l’on peut proposer à des employés de gagner trois à cinq fois leur salaire mensuel pour quelques clichés, la paranoïa des Américains est devenue méthodique et scrupuleuse.

La paranoïa des Américains est devenue méthodique et scrupuleuse

David Rice explique ainsi que son job implique la surveillance et la gestion d’un volume de cibles supérieur à celui géré, quotidiennement, par la Transportation Security Administration (TSA, autorité de sécurité des aéroports américains) : « [La TSA] gère au maximum un flux de 1,8 millions de personnes par jour précise cet ancien de la NSA, avant de comparer ce chiffre à la tâche qui lui revient : Nous, pour seulement 40 usines chinoises, notre flux à maîtriser est de 2,7 millions de personnes par jour… Si l’on calcule, nous montons à un volume de 221 millions de personnes par an.  »

« À titre de comparaison, 223 millions de personnes, c’est la fréquentation des 25 plus grands parcs d’attraction du monde  » observe l’ancien barbouze.

Usine d’électronique dans la capitale chinoise de la tech, Shenzhen
CC. Wikimedia

Rice continue de détailler à son assemblée américaine les défis rencontrés en Chine. Il raconte en guise de démonstration la foule qui s’amasse aux arrêts de bus bordant les usines asiatiques, attendant la sortie des ouvriers pour leur offrir de gros billets pour une pièce volée. Alors que ces ouvriers sont loin d’être les mieux lotis, les propositions qui leur sont faites apparaissent folles. Un peu cynique, Rice concède : « Dans certains cas, nous avons vu des propositions égalant une année entière de salaire pour un produit volé dans nos usines.  »

Mais dès 2014, les Américains serrent la vis et commencent à imaginer un processus radical pour étouffer les fuites chinoises. Cette année-là, la sortie de l’iPhone 5C est gâchée par de nombreuses fuites qui ont largement mis à nu le nouveau joujou de Cupertino avant son annonce. La réaction du nouveau boss ne tarde pas : Tim Cook fait du secret sa nouvelle priorité, n’hésitant pas à mettre sous pression ses cellules paramilitaires.

« Certains vont jusqu’à proposer une année de salaire pour un produit volé »

«  C’est devenu l’affaire urgente pour Tim, se souvient Greg Joswiak, vice-président des gammes iPod, iPhone et iOS. En fait, il faudrait que [la culture du secret] soit importante pour littéralement chaque personne chez Apple. Nous ne pouvons pas tolérer [les fuites] plus longtemps.  »

Plus tard dans l’enregistrement, Rice confirme : le big boss a voulu doubler la mise sur la sécurité — désolé, on ne rigole plus avec les fuites. D’autant que le manitou de Cupertino l’a admis dans la presse : les fuites se paient en monnaie sonnante et trébuchante. Chaque fois que la silhouette de l’iPhone 8 se dévoile dans les médias, ce sont des iPhone 7 qui ne seront pas vendus.

Depuis, il se dit que les usines chinoises sont sciemment dupées par Apple, qui retient le maximum d’informations. Pour Cook et ses équipes d’espions, le sujet s’est déplacé : maintenant que la Chine est plus ou moins maitrisée, le vrai sujet est devenu le campus de Cupertino.

Dans les couloirs de la firme, on s’assure que tout le monde partage la même opinion sur le sujet : les fuites, c’est le mal. Les employés sont appelés à se manifester auprès des équipes de Rice s’ils perçoivent le moindre risque et ils sont surveillés de près si jamais ils oubliaient d’être exhaustifs quant à leur suspicions sur des fuites potentielles.

Quand le renseignement s’invite sur le campus d’Apple

Certains sont observés de plus près que d’autres. Des signaux faibles peuvent en effet mettre la puce à l’oreille de nos experts, comme l’amitié d’un employé avec un… blogueur.

Ainsi, en 2016, deux employés sont identifiés comme les auteurs de fuites après trois ans d’investigation et de surveillance des services d’Apple. L’un travaillait dans un Apple Store, l’autre, auprès des équipes iTunes pendant six années et les deux ont livré leurs fuites à des journalistes et blogueurs.

Dans l’enregistrement obtenu, on entend Freedman, collègue de David Rice, lui aussi du bureau international des investigations, rappeler les circonstances qui ont amené ces employés aux profils innocents à trahir « leur entreprise  ». Le chef de la cellule détaille : l’un a commencé à discuter « en messages privés sur Twitter, précise-t-il, très informé, au départ, c’était très innocent, et puis ça a fini par dériver et par devenir une discussion pas si innocente.  »

« Les gens se feront passer pour vos amis pour obtenir des informations confidentielles à propos d’Apple »

L’employé connaissait déjà le journaliste contacté, rappelle Freedman, ce qui compliquait la tâche de la sécurité qui devait gérer avec tact la relation amicale des deux hommes. Mais Freedman se montre sceptique : « Si pour l’employé, cette fuite est un accident, pour le blogueur, c’est une relation professionnelle, une source. raconte-t-il à ses collègues qu’il exhorte à la prudence : Les gens se feront passer pour vos amis, et certains sont très bons à ce jeu. Vous savez, un blogueur, pour obtenir des clics sur Internet, doit obtenir des informations confidentielle à propos d’Apple…  »

Au ton et au vocabulaire employés, on comprend qu’il s’agit d’une faute morale chez Apple, Joswiak, par exemple ,n’hésite pas à fanfaronner : « Les employés qui laissent se produire des fuites n’ont rien à faire ici. Les fuites, ça blesse chacune des personnes autour de vous chez Apple. »  Avant d’en rajouter une couche, au cas où certains n’auraient pas très bien entendu sa première phrase : « Je crois profondément que si nous employons des gens intelligents, ils penseront à ça, ils comprendront, et à la fin, ils feront le bon choix, qui consiste à la fermer.  »

Depuis que le dossier chinois ne pose plus autant de problèmes que par le passé, c’est désormais dans les dédales du siège de la firme que les fuites sont traquées. Et si à aucun moment nous ne comprenons comment les enquêteurs accèdent aux messages privés des employés Apple, certains redoutent que cette obsession et ces méthodes tyranniques fassent plonger les cellules et la direction dans des eaux sombres.

Au cours de la réunion enregistrée, un des membres de la NPS balaye ces inquiétudes : « Apple n’a pas la culture big brother ». À l’en croire, la société ne lierait pas les mails de ses employés et ne les espionnerait donc pas…

« Le bon choix, c’est de la fermer  »

Une promesse qui est toutefois fragilisée par le reste de la réunion, au cours dee laquelle les termes propres aux renseignements militaires reviennent souvent : déformation professionnelle ou stigmate ? On entend les enquêteurs parler d’employés dont « la couverture  » a été percée, ou encore de « surveillance des relations pour aider l’employé à saisir la frontière entre vie personnelle et Apple.  » Soit des modus operandi et un lexique que les habitués du cloisonnement stricte de l’information militaire pourront reconnaître…

Ironie de l’affaire : c’est un employé d’Apple anonyme qui a livré l’enregistrement de cette réunion spéciale à The Outline. Gagez que la taupe est activement recherchée par les super-agents d’Apple à l’heure où ces lignes sont écrites.

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