Son nom est au cœur du litige judiciaire entre Waymo (Google) et Uber, accusé par le premier de vol de technologie autour de la voiture autonome. Qui est Anthony Levandowski, le discret créateur de cette technologie très convoitée ? Portrait d'un prodige aussi ambitieux que décrié.

Mise à jour du 29 juin 2017 : Depuis le licenciement d’Anthony Levandowski par Uber le 31 mai, qui sanctionne ainsi son manque de coopération avec la justice dans son litige avec Waymo, l’entreprise de VTC affirme ne pas avoir été au courant du vol de fichiers qu’aurait commis son ancien salarié.

Article original du 21 mai 2017 :

Dans la course acharnée à la voiture autonome en cours entre Waymo (une filiale de Google/Alphabet) et Uber, un homme méconnu se tient au milieu de la piste : Anthony Levandowski. Le colosse de 2,01 mètres, au penchant prononcé pour les sweatshirts et les produits Nike, est le père de la voiture autonome. Une technologie sur laquelle il a travaillé au sein des deux entreprises.

Il est aujourd’hui au cœur du litige judiciaire entre Waymo et Uber, le premier accusant le second d’un vol de technologie perpétré par son ancien salarié vedette, qui a remis sa démission en janvier 2016, quelques mois avant de prendre la tête du programme de voiture autonome chez Uber. Portrait d’un prodige de la tech aux méthodes controversées et à l’ascension spectaculaire.

De Bruxelles à la Californie

Anthony Levandowski, fils d’une diplomate française en poste à l’Union européenne et d’un homme d’affaires américain, grandit à Bruxelles, loin de la Silicon Valley. Son anglais en garde une légère inflexion de voix. Sa poussée de croissance a-t-elle lieu à l’adolescence ou pendant ses études en génie industriel à la prestigieuse université californienne de Berkeley, véritable foyer de prix Nobel ?

Quoi qu’il en soit, le colosse qui adore débattre sur les dauphins cybernétiques ou les fermes auto-gérées s’y fait vite remarquer. Notamment en remportant un concours sponsorisé par Lego : il y invente un robot capable de trier les billets de banque du Monopoly.

Paiement en burritos et moto autonome

En 2004,  Anthony Levandowski, encore étudiant, entend parler par sa mère du Darpa Grand Challenge, un concours organisé par l’agence de recherche du Pentagone chargée de créer de nouvelles technologies à des fins militaires. Les règles : créer une voiture robotisée autonome capable pour remporter une course de 241 km en plein désert des Mojaves, entre Los Angeles et Las Vegas.

Décidé à remporter cette compétition, le jeune homme multiplie les coups de fil pour récolter le maximum de fonds auprès de différents soutiens et ainsi financer son véhicule. Ses camarades d’université, eux, sont payés en innombrables burritos. Levandowski va même jusqu’à offrir 5 000 dollars à la petite amie (et future épouse) de l’un d’entre eux pour qu’elle le quitte et lui laisse ainsi le champ libre pour se consacrer pleinement au projet.

Le challenger de 24 ans défie les grands noms du milieu de la défense et de la robotique à l’aide de quelques camarades de sa « Blue Team » grâce à une moto surnommée Ghostrider, en référence au héros de Marvel… Le véhicule est l’unique 2 roues de la compétition : Anthony Levandowski, qui s’est chargé de la technologie de détection d’obstacles de cette Yamaha d’un nouveau genre, aime déjà contourner les règles.

Levandowski, alors étudiant, en chemise blanche– DARPA

De Ghostrider à la startup 510 Systems

Comme ses rivaux, Ghostrider ne parvient pas à achever la course mais la prouesse du jeune homme est remarquée par ses pairs. Le véhicule, qui retente sa chance à la même course l’année suivante, trône aujourd’hui au sein du musée Smithsonian d’histoire américaine. La compétition de 2005 offre aussi l’occasion au jeune prodige de travailler sur les capteurs lidar — qui s’appuient sur un laser pour offrir une perception précise de l’environnement — de la voiture sacrée championne, aux couleurs de l’université Stanford et dirigée par Sebastian Thrun.

Anthony Levandowski met cette double expérience à profit pour fonder sa startup, 510 Systems, qui commercialise la technologie de lidar dérivée du Ghostrider. Elle compte parmi ses clients des marques réputées comme Microsoft ou Nokia, intéressée par cet outil qui offre de grandes avancées en matière de cartographie mobile. Pour autant, Levandowski ne pense pas encore à travailler sur la voiture autonome, un projet encore inexistant dans le monde de la tech.

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Ghostrider — National Museum of American History

L’entrée chez Google avec Street View

En 2007, son ami Sebastian Thrun le recrute au sein de Google pour travailler sur le dernier projet de Mountain View : l’outil GPS Street View. Les suggestions pertinentes du nouveau venu permettent à Google de rencontrer un succès inattendu avec ce nouvel outil. Levandowski marque des points précieux.

Son travail sur Google Maps lui attire aussi des ennemis : quelques années plus tard, des manifestants viennent camper devant la maison de Berkeley où il vit avec sa fiancée et leurs deux enfants. Ces citoyens furieux ont fait le déplacement avec des flyers, qu’ils distribuent dans le voisinage pour l’accuser nommément de poursuivre des recherches jugées dangereuses : « Anthony Levandowski construit un monde impensable de surveillance, de contrôle et d’automatisation. Il est aussi votre voisin. »

Pribot, la première voiture autonome… livreuse de pizza

Quand un producteur de télévision l’appelle en février 2008 pour lui demander de sortir la Ghostrider du musée afin de livrer une pizza sans chauffeur dans le cadre d’une émission sur Discovery Channel, il ne lui cache pas qu’il sera difficile d’obtenir l’autorisation du Smithsonian. Levandowski lui propose à la place de créer, en un mois, une voiture autonome qui relie le sud de San Francisco jusqu’à Treasure Island pour cette livraison.

Google l’encourage dans cette initiative mais refuse catégoriquement d’y être associé, de peur que la responsabilité lui incombe en cas d’accident grave avec un piéton. Levandowski mène sa mission à bien avec Toyota Prius modifiée, surnommée Pribot, que la police escorte pendant son trajet de 25 minutes : c’est la première fois qu’une voiture autonome roule légalement sur le territoire des États-Unis.

Elle réussit ce trajet sans incident majeur — à l’exception d’une légère collision avec une rampe de sécurité — grâce à l’aide du Lidar de 501 Systems, et traverse même le célèbre Bay Bridge à cette occasion.

« Je ne conçois que des trucs cool »

Cet exploit fait prendre conscience à Anthony Levandowski du potentiel de cette technologie :  « C’est là que j’ai réalisé à quel point c’était captivant. C’est presque comme utiliser l’ascenseur au lieu es escaliers, vous avez une sorte de tapis magique qui transporte un objet à votre place. »

Cette prouesse ne laisse pas non plus Google insensible. En octobre 2011, la startup est rachetée par Mountain View et intègre Google X, la branche du géant dédiée à ses projets les plus secrets. Levandowski travaille alors pendant plusieurs années sur la voiture autonome et le Lidar pour Google. À ce stade de sa carrière, le géant au front dégarni, désormais trentenaire, se sent suffisamment accompli pour lancer fièrement : « Je ne conçois que des trucs cools. » Comme des tracteurs autonomes.

Chaque semaine, il monte à bord d’une Lexus unique au monde, équipée d’une protubérance sur le toit (le fameux Lidar) et de multiples caméras pour rejoindre les bureaux de Mountain View, 70 kilomètres. Il profite de ce trajet autonome qui ne requiert aucun mouvement  de sa part — sauf en cas de nécessité — pour observer le comportement des véhicules traditionnels, même au cœur des embouteillages qui l’obligent parfois à rester sur la route pendant près de 2 heures.

Chasseur de tornades et de fantômes

Le véhicule attire les regards des curieux : avant qu’il ne soit officiellement marqué de la mention « voiture autonome », Levandowski s’amuser à le présenter comme un véhicule destiné à repérer les tornades ou à capturer des fantômes — une nouvelle référence à la culture populaire, des années après l’expérience Ghostrider.

Au sein de Google, les salariés qui travaillent à ses côtés ne cachent pas leur admiration pour le prodige de la voiture autonome. Mais ses méthodes controversées ne font pas que des adeptes. Si l’ingénieur est respecté, le manager qui aime contourner les règles et la législation pour faire lancer au plus vite les voitures autonomes sur les routes au plus vite est bien plus décrié.

Sa personnalité est suffisamment clivante pour qu’un groupe d’ingénieurs s’oppose frontalement à sa future nomination à la tête de l’équipe en charge de  la voiture autonome. Pour calmer le jeu, le patron d’Alphabet, Larry Page, lui préfère finalement un autre salarié, Chris Urmson, même si le travail de Levandowski reste crucial.

Premières envies de départ à l’été 2015

À l’été 2015, le trentenaire commence à faire part à certains collègues de Waymo son envie de changement. L’un d’eux, l’ingénieur français Pierre-Yves Droz, témoigne ainsi : « M. Levandowski m’a confié, à l’été 2015, qu’il avait parlé avec Brian McClendon, un cadre d’Uber lié à leur projet de voiture autonome. Il m’a dit qu’il aimerait bien créer une nouvelle startup sur la conduite autonome et qu’Uber serait intéressée à l’idée de s’offrir l’équipe responsable du Lidar développé chez Google. » Ces confidences aux collègues auraient repris en janvier 2016, au moment où Levandowski visite les locaux d’Uber, selon Waymo.

Un mois avant, Anthony Levandowski utilise son ordinateur portable professionnel pour télécharger 14 000 fichiers liés au Lidar et à la voiture autonome sur une carte mémoire avant d’effacer toutes les données de l’ordinateur pour ne pas laisser de traces. La rupture avec Waymo est déjà annoncée. Mi-janvier 2016, il fonde une nouvelle startup, Otto, dédiée aux camions autonomes, avant de démissionner soudainement dans la foulée. C’est la fin de ses 9 années chez Google.

« Safety third »

Certains salariés d’Otto sont surpris par les blagues un peu douteuses en vigueur au sein de la jeune startup. Et notamment par les stickers « safety third », une blague interne sur le slogan bien connu « safety first » (« la sécurité avant tout »), qui sous-entend que celle-ci ne figure parmi les priorités de la startup.

Quelques mois s’écoulent avant qu’Uber n’annonce, en août 2016, le rachat d’Otto pour près de 700 millions de dollars. Le sulfureux patron du service de VTC, Travis Kalanick, annonce fièrement le recrutement d’Anthony Levandowski à la tête de son projet sur les voitures autonomes en même temps que le lancement des premiers tests à Pittsburgh.

Le géant trouve une oreille plus qu’attentive en Travis Kalanick, persuadé que l’avenir de son entreprise « dépend » de la voiture autonome. Kalanick ne tarde pas à parler de son nouveau collègue comme d’« un frère né d’une autre mère ».

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Anthony Levandowski, à droite — CC MCE 2016

Le sort de Levandowski intimement lié au procès Waymo/Uber

Waymo, intrigué par le fait qu’Uber dépense près de 700 millions de dollars pour racheter une startup de 90 salariés, jeune d’un peu plus de 6 mois, décide d’enquêter. L’entreprise découvre suffisamment d’éléments pour porter plainte en invoquant un vol de technologie. En substance, Waymo accuse Otto d’être une simple coquille vide créée par Anthony Levandowski pour qu’Uber puisse racheter sa technologie sur la voiture autonome tout en s’offrant son « papa » et ses précieuses connaissances sur le Lidar.

Écarté de tous les travaux d’Uber sur la technologie Lidar depuis avril 2017, Anthony Levandowski s’est vu sommer par son employeur, à la mi-mai, de rendre les 14 000 fichiers volés à Waymo avant la fin du mois, conformément à la décision prise par le juge William Alsup. Sous peine de se faire licencier.

Quoi de plus logique que de voir l’avenir du père de la voiture autonome peser dans la bataille judiciaire entre les deux géants de la tech, au même titre que sa technologie ?

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