Le ministère du redressement productif a publié une grande étude sur l'avenir de la filière robotique en France, et plus particulièrement de la robotique destinée aux "services personnels" (aussi bien les robots ménagers comme les aspirateurs que les jouets humanoïdes ou les assistants médicaux). Une analyse de la concurrence mondiale qui montre que la France a des atouts à faire valoir, si elle sait traduire son expertise universitaire en projets industriels viables.

Une fois n’est pas coutume, il arrive à des cabinets de consultants de réaliser un excellent travail lorsqu’ils sont mandatés par l’administration pour livrer une étude. Le Pôle Interministériel de Prospective et d’Anticipation des Mutations Economiques (PIPAME) et la Direction Générale de la Compétitivité, de l’Industrie et des Services (DGCIS) ont publié cette semaine une étude extrêmement fouillée réalisée par le cabinet Erdyn, à propos du développement industriel futur de la robotique personnelle et de service en France (.pdf).

Le document de près de 200 pages est une somme incontournable pour qui s’intéresse à l’avenir des gadgets robotisés qui commencent à envahir notre quotidien, qu’il s’agisse de robots aspirateurs, de robots tondeuses, de jouets humanoïdes, ou d’agents de surveillance, d’assistants divers et variés… Le marché de la « robotique de service personnelle » est estimé à 8 milliards de dollars à horizon 2015, mais il commence tout juste son éclosion (actuellement plus de 90 % du marché des robots domestiques est accaparé par les robots aspirateurs). Or la France, si elle sait se positionner avec davantage de conviction qu’aujourd’hui, a son épingle du jeu à tirer.

Cependant le rapport fait résonance à toute la problématique du déficit de la production industrielle française, incarné par le nouvel intitulé du « ministère du redressement productif » d’Arnaud Montebourg.

Le cabinet déplore en effet qu’en France, les entreprises seraient « essentiellement tournées vers la technologie plutôt que vers les marchés« , et donc qu’elles font preuve d’une certaine immaturité commerciale. Si « la France est reconnue comme un acteur important de la robotique sur la plan académique« , « elle se caractérise cependant par une industrie composée principalement de petites entreprises, relativement jeunes, qui n’ont pas encore trouvé leur marché« . Les grands groupes français, eux, considèrent souvent la robotique comme « un objet de veille plus qu’un sujet d’actualité« . Les rares pure players qui ont émergé s’appellent Aldebaran Robotics ou Robopolis.

Aussi en France, Erdyn note principalement des atouts dans la maîtrise des logiciels utilisés dans la robotique, dans la navigation, ou la robotique humanoïde, mais constate une faiblesse dans la capacité à produire industriellement les robots. « Pour la filière française, le robot domestique ne semble pas être une voie de développement industriel à court terme« , estime donc le cabinet, qui explique avec force détails pourquoi l’Allemagne, le Japon, les Etats-Unis, la Corée du Sud ou dans une moindre mesure l’Italie sont mieux pourvus, avec chacun leurs forces et leurs faiblesses. En revanche, « les positions sont à prendre sur des marchés à plus long terme comme le compagnon, qui pourrait voir de premiers produits à horizon de cinq à dix ans« . Le robot Nao, produit par Aldebaran, fait office de belle promesse.

Mais au delà des aspects purement industriels et économiques, le rapport du cabinet Erdyn s’intéresse aussi à l’environnement sociétal dans lequel doit nécessairement évoluer la robotique.

Il dresse ainsi une liste de facteurs sociétaux qui favorisent l’essor de la robotique personnelle. Certains sont osés (« l’augmentation du niveau d’emploi des femmes » qui est « marginalement compensé par un investissement des hommes dans les tâches ménagères« , ce qui favorise les « solutions de substitution » à bobonne), voire cyniques (« l’augmentation du niveau d’éducation du public diminue les ressources humaines moins qualifiées. On manque ainsi actuellement de personnes pouvant réaliser des tâches courantes« ).

Par ailleurs, le rapport se penche sur les questions éthiques et juridiques posées par la robotique. Par exemple :

La robotique humanoïde ou à forme animale est-elle acceptable ? Cette question pose un problème éthique important. Considérant la robotique humanoïde, mais la question se pose aussi avec les robots en forme d’animaux, une position couramment exposée pose comme postulat que le robot humanoïde sera plus facilement accepté par les personnes, notamment les personnes âgées ou en état d’altération des facultés mentales. La raison, vérifiée notamment dans le cas du robot thérapeutique Paro au Japon, de cette acceptabilité améliorée, est imputée à la dimension affective que prend la  » relation  » avec le robot. Cette dimension pose cependant un problème éthique important, qui semble aujourd’hui peu traité par la communauté de la robotique, mais qui est présente à l’esprit des prescripteurs potentiels et des acteurs de l’offre de service liée. Certains observateurs pointent en effet du doigt les potentiels leurres affectifs que représentent ces objets. Les différences d’approche de ces questions éthiques selon les zones géographiques ne sont pas mises en évidence aujourd’hui. Autre question éthique liée à l’humanoïde : l’imprévisibilité potentielle des réactions des robots au regard de leur aspect humain

Evidemment, se pose aussi la question de l’emploi. Le rapport raconte par exemple que dans les années 1980, la RATP avait été à la pointe en commandant à une PME française une vingtaine de robots ménagers. Mais l’exploitation a été arrêtée quelques années plus tard notamment à cause des « difficultés d’acceptation par le personnel » (rappelons qu’à ce sujet, Numerama a trouvé que l’embauche par Foxconn d’une armée d’un million de robots pour remplacer ses ouvriers était sur le long terme une excellente nouvelle sur le plan social) :

La question de l’emploi. Cette question (…) est de facto très liée à des questions d’acceptabilité sociale : le robot, en reproduisant des gestes humains, est-il intrinsèquement destructeur d’emplois ? La réponse est évidemment négative : aucun lien systématique ne saurait être fait entre l’usage d’un outil et les impacts en termes d’emploi. Cependant cette question peut être un réel frein à l’acceptabilité des robots dans des environnements professionnels, privés, ou dans les espaces publics.

Sur le plan juridique, comme nous l’avions vu dans une grande enquête consacrée aux futures voitures automatisées, c’est surtout la question de la responsabilité civile voire pénale en cas de problème qui pose des difficultés. Hors automobile, la question est très importante pour les robots dédiés à des tâches de sécurité (surveillants de prison, vigiles, drones de protection des frontières, etc.) :

Même si cela va dépendre d’un pays à l’autre, il y a peu de chance pour que la réglementation autorise des robots à intervenir de façon physique pour éviter une infraction par exemple, ce qui limite les avantages à employer ces derniers. À noter qu’aujourd’hui, les robots de surveillance sont soumis aux mêmes contraintes réglementaires que les systèmes de vidéosurveillance. On peut aussi citer l’inexistence de cadre réglementaire pour les drones à usage civil en France. Du fait de leur utilisation dans un cadre strictement privé, les contraintes réglementaires devraient être moins fortes pour les robots de surveillance domestique.

Un vaste sujet, pour un domaine promis à devenir la vraie révolution sociétale après l’invention de l’informatique au 20ème siècle.

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