Par Romain Fonck : Contrer la communication par la communication. (voir partie 1)

3.Le problème sous jacent à la lutte des Majors

Il y a une conséquence assez inattendue à la lutte contre le téléchargement des fichiers musicaux, c’est le développement des programmes anonymes ou fermés (à nombre d’utilisateurs restreints et contrôlés). Des programmes peer-to-peer qui préservent l’anonymat comme Mute et Ants présentent de graves dangers d’utilisation. Et plus les Majors vont essayer d’accentuer leur lutte, plus ces programmes vont devenir attractifs.

Je n’ose imaginer les conséquences d’un tel engouement : ce ne sont pas uniquement les films et la musique que les gens vont se partager, ça pourra être aussi des livres et documents néonazis, des photos et films pédophiles, des fichiers cryptés que s’échangeront des cellules terroristes, et sans aucun contrôle possible puisque aujourd’hui le peer-to-peer permet encore la traçabilité.

Il faut bien comprendre que les logiciels peer-to-peer ne sont pas en cause. Ce sont leurs utilisateurs qui sont attaqués. Et un logiciel anonyme ne sera pas plus mis en cause qu’un eMule ou qu’un Kazaa. C’est pourquoi il faut impérativement communiquer sur ce thème, sinon les Majors rendront trop attractifs des logiciels qui, sur le papier, répondent au problème des téléchargeurs, mais qui pourraient favoriser des attitudes répréhensibles.

La licence légale, tant défendue par certaines associations, n’a pas la faveur des Majors, et c’est logique : ils perdraient par ce biais un fabuleux canal de distribution de leurs œuvres en catalogue, et tous les profits qui en découlent (publicités, promotion sur les sites en ligne, etc.). En plus du monopole sur le produit, les Majors voudraient le monopôle sur la distribution, et c’est cette substitution qui est le vrai enjeu du procès d’ « Alexis  » qui a été condamné la semaine dernière. Remarquez que la qualité de la production musicale baisse, et que le nombre d’artistes nouveaux baisse aussi. Cela ne sert à rien d’investir dans de nouveaux artistes quand on peut vivre sur un trésor de guerre qui rapporte (tout le catalogue des Majors), car la rentabilité associée n’est pas intéressante. Ce ne sont pas les chutes des ventes qui empêchent la promotion artistique, mais sa faible attractivité en terme de rentabilité. C’est tellement plus agréable de gagner de l’argent sans investir beaucoup…

La licence légale aurait peut être une conséquence inattendue : le retour du bon vieux système centralisé. Tout le monde se souvient de Napster. Ce système avait pris fin pour laisser la place à d’autres programmes comme Kazaa, protégeant plus les internautes. Mais si les internautes n’ont plus à se cacher, alors on pourrait revenir à ce système si efficace. Il y a presque cinq ans, je me trouvais sur un campus d’université aux USA et j’ai pu tester Napster au faîte de sa popularité en bénéficiant des formidables capacités de téléchargement des universités américaines (500k/s en débit de téléchargement ça fait rêver, surtout il y a cinq ans…). Alors imaginez l’impact d’un tel programme avec l’ADSL2+ dont on nous parle ?

4. Première Conclusion : Vers une dialectique de combat

Puisque les Majors et la SCPP cherchent à criminaliser les internautes adeptes du peer-to-peer, nous devons les défendre avec une contre dialectique appropriée. Par exemple, il ne faut pas dire que les ventes de CD baissent, mais dire que les ventes de produits culturels augmentent. Il ne faut pas dire que les internautes spolient les artistes, mais brisent le monopole des majors.

A chaque fois qu’on nous parle de difficultés pour les majors, il faut insister sur la stratégie de communication pour les actionnaires, les erreurs de stratégies de ces Majors qui gagnent moins d’argent parce qu’elles n’investissent pas sur de nouveaux artistes mais plutôt sur la  » star’ac « . Il faut expliquer que ce n’est pas une Major qui fait la qualité d’un artiste, mais sa production dans un album et sur scène.

Il faut aussi sortir l’éventail de données scientifiques, expliquant le peu d’effet du peer-to-peer, et surtout, citer ses sources, surtout quand elles sont aussi prestigieuses que l’ENS ou qu’Harvard. Le discours de la SCPP ne tient pas quand on dit  » c’est prouvé par… « . La stratégie des Majors est basée sur un mensonge. Nous devons donc expliquer à quel point celles-ci sont de mauvaise foi. Une fois ce discours répandu, il ne faut pas oublier que 8 millions d’internautes, ce sont 8 millions d’électeurs… ce qui peut servir à sensibiliser un gouvernement. Le but est de légaliser le téléchargement en peer-to-peer, et seule une impulsion politique permettra de mettre un terme à l’attitude dangereuse des Majors. Le gouvernement ne parle pas encore de licence légale. Visiblement c’est un mot tabou, une limite à ne pas franchir. Mais pourquoi donc un gouvernement se priverait-il d’une mesure populaire ?

Il faut aussi décriminaliser l’internaute et rendre coupable aux yeux de l’opinion les Majors. Ce sont elles qui sont responsables de leur propre situation financière (mettant en dangers des emplois dans leur propre entreprise ainsi que la qualité des productions artistiques) en n’ayant pas été capable d’anticiper la révolution internet, et n’ayant pas été capable de se diversifier correctement dans l’ensemble des produits culturels (à part les sonneries de téléphones portables ce qui ne constitue pas vraiment un produit culturel, mais bon). Au départ Universal, ce n’était pas uniquement de la musique, mais aussi des films, et même encore aujourd’hui des jeux vidéos (Universal détient les marques Sierra et Blizzard…). Ils ont lâchés les films, ils cherchent à vendrent les jeux vidéos, cherchez l’erreur !

Il faut rétablir le fait que c’est bien la gratuité qui a permis le formidable essor d’internet. Et c’est cette gratuité qui a permis une révolution technique très profonde qui a envahi toute notre civilisation en si peu de temps. Microsoft n’a jamais poursuivi des particuliers pour avoir piraté Windows, ce qui a permis à de nombreux particuliers de s’initier à l’informatique, et de les rendre captifs aux produits Microsoft, qui du coup sont aujourd’hui très répandus dans les entreprises (qui donnent l’essentiels des gains de Microsoft). Linux est gratuit. Winamp est gratuit, et bien d’autres programmes…

Qu’elle est la logique à la décision judiciaire de condamner Alexis la semaine dernière alors que viennent d’apparaître des moyens légaux d’obtenir des mp3 (via Stationripper par exemple) en quantité astronomique ? C’est pourquoi il serait particulièrement important que les associations ou les sites comme Ratiatum usent d’un  » discours criminalisant  » si j’ose dire, les Majors, expliquant l’absurdité de leur démarche et le danger qu’elles font courir, en renforçant l’intérêt pour les systèmes d’échanges non contrôlables avec toutes les dérives que cela implique.

Romain Fonck
Diplomé d’une maîtrise de physique fondamentale et d’un DEA de sciences des matériaux à l’université d’Orsay, et diplômé de l’ESSEC

(Note de la rédaction : Si vous souhaitez publier vos propres réflexions dans les colonnes de Ratiatum, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante : )

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