De plus en plus d'applications affirment pouvoir aider les insomniaques et autres patients au sommeil troublé grâce aux capteurs de leur smartphone. Qu'en est-il réellement ? Si elles ne sont pas toutes à jeter, il faut toutefois nuancer leur fondement scientifique.

Anaëlle a 24 ans. En master management et administration des entreprises, elle a l’habitude de veiller jusqu’à tard dans la nuit. Si bien qu’aujourd’hui, même fatiguée, elle a énormément de mal à s’endormir. « Même lorsque je n’ai pas d’examens à réviser, je mets parfois plusieurs heures à m’assoupir. J’aimerais énormément me coucher plus tôt, mais je me suis fait à l’idée que mon corps, ou mon esprit, s’y oppose pour une raison obscure », soupire-t-elle au téléphone.

Anaëlle l’avoue d’elle-même ; ses réveils sont difficiles et ses matinées gâchées sans une grosse dose de caféine. Mais depuis quelque temps, l’étudiante a trouvé une parade.  Elle a installé deux applications.

39 % des français sont concernés par un trouble du sommeil

La première, Sleepo lui permet de diffuser un fond sonore relaxant (« J’ai l’habitude de mettre des bruits de pluie, ce qui me détend et me berce plus rapidement ») au moment de se coucher. La seconde, Sleep Cycle lui promet d’analyser les phases de son sommeil grâce à son smartphone pour la réveiller au moment opportun. « Je ne sais pas si c’est grâce à ces applis mais j’ai l’impression que mon sommeil est moins agité et que je m’endors plus facilement », confie la jeune femme.

Comme elle, de plus en plus de personnes font confiance aux applications de leur smartphone pour surveiller, analyser et améliorer leur sommeil. En 2019, selon une étude de l’Institut National du Sommeil et de la Vigilance, les Français dorment en moyenne 6h57 en semaine et 8h14 le week-end. Surtout, parmi les 1 014 individus représentatifs de la population Français âgés de 18 ans à 75 ans ayant participé à cette étude, près d’un tiers ne sont pas satisfaits de leur sommeil. 39 % serait concernés par un trouble qui gêne leurs sommeils. 15 % feraient de l’insomnie. Autant dire qu’à l’échelle de l’hexagone, le marché des mauvais dormeurs est important.

Capture d’écran de l’études Sommeil 2019 de l’INSV // Source : Institut National du Sommeil et la Vigilance

Les développeurs d’application et d’objets connectés l’ont bien compris et une simple recherche sur l’Apple Store ou Google Play permet de tomber sur une centaine d’apps promettant réveils faciles et techniques d’analyses du sommeil brevetées. Certaines entreprises se sont même spécialisées dans cette thématique. C’est le cas de la Slovaquienne Relaxio qui propose huit applications différentes, toutes des banques de sons relaxantes pour tous les goûts et profils (contactée par mail par Numerama, l’entreprise n’a pas répondu à nos sollicitations pour parler de son marché et son business). 

Sur les stores, de nombreuses applications veulent aider les possesseurs d’un smartphone à mieux dormir

Se relaxer pour mieux dormir, ça marche

Mais ces applications fonctionnent-elles réellement ? Le Docteur Sylvie Royant-Parola, présidente du réseau Morphée — un collectif de professionnel de santé qui se consacre à la prise en charge des troubles du sommeil chronique —  a son avis sur la question.

« Il existe deux types d’applications. Celles qui veulent uniquement aider à l’endormissement et celles qui assurent analyser le sommeil. Les premières, par la diffusion de sons d’ambiance, peuvent indéniablement aider à la relaxation et faciliter l’endormissement. Moi-même, je recommande l’utilisation d’applications telle que Petit Bambou pour se détendre une fois la tête sur l’oreiller », nous explique la docteur.

« Après, ça ne plaît pas à tout le monde. Certains patients ont besoin d’un silence total. Quant à la deuxième catégorie d’applications, disons que c’est la manière dont sont prises les données qui posent question… ».

L’application Petit Bambou aide à la relaxation et la méditation

Des données imprécises voire farfelues

La Suédoise Sleep Cycle, au même titre que d’autres applications tel que Sleep as Android ou Sleepbot assume utiliser le microphone et/ou l’accéléromètre du smartphone pour enregistrer la nuit du dormeur et en tirer un ensemble de graphique à analyser au réveil.

Pour cela, Sleep Cycle évoque même dans sa description une technologie brevetée d’analyse du sommeil utilisant ces dispositifs. Contactée par mail par Numerama, l’entreprise affirme avoir en effet déposé deux brevets. Le premier concerne « l’analyse de mouvements d’un humain ou d’un animal utilisant des signaux sonores ». Les développeurs suédois auraient travaillé sur un nouvel algorithme « très intelligent » (sic), lequel pourrait identifier des téraoctets de sons différents, tel que les bruits de frottements sur un lit ou les ronflements. Une deuxième technologie brevetée permettrait quant à elle de déterminer, en fonction de ces données, à quel moment il faut réveiller le dormeur pour que la sortie de lit soit la plus facile.

Pour cela, il suffirait juste de laisser son téléphone intelligent à côté de son oreiller ou sur sa commode et laisser faire la magie de l’algorithme.

« Le boom de l’utilisation de ces types d’applications n’a rien de surprenant. Il s’inscrit dans la mode du quantified self, c’est-à-dire dans l’auto-mesure de son corps et des données que l’on peut en retirer. Beaucoup de personnes atteintes de troubles du sommeil sont rassurées de voir ces chiffres, ces graphiques. Persuadés de pouvoir trouver la clé d’un sommeil réparateur. Le souci, c’est que les données récupérées par les smartphones sont imprécises voire complètement farfelues », sentence la Dr Royant-Parola.

L’application Sleep Cycle propose des graphiques sur vitre sommeil // Source : Sleep Cycle

D’après elle, plusieurs laboratoires ont ainsi comparé l’analyse des applications stars et celle d’un vrai dispositif médical. Comme les applications qui comptent l’effort physique, le constat serait sans appel.

« Malgré ce qu’elles prétendent, aucune de ces applications n’a reçu de véritable validation scientifique. Il suffit de vivre en couple et de dormir dans un même lit  — ou avec quelqu’un d’autres —,d’avoir un chat espiègle pour que toutes les données soient faussées. J’ai parfois des patients qui viennent pour la première fois en consultation avec leurs beaux graphiques, mais je dois leur annoncer que ceux-ci n’ont aucune valeur cliniquement parlant », expose l’experte en sommeil.

Néanmoins, pour les personnes seules, la présidente du réseau Morphée tempère ses propos. « Si les critères d’analyses de ces applications sont complètement magiques et l’analyse des durées de sommeil souvent fausse, l’enregistrement des ronflements peut-être pratique. Quand on est seul, on ne sait pas à quelle fréquence on ronfle. Dès lors, s’enregistrer peut-être utile en clinique. » 

Du Big Data sur le sommeil

Tout n’est donc pas à jeter sur les applications d’analyse du sommeil. Parmi les autres « avantages » que concèdent les spécialistes du sommeil sur ce nouveau marché, leur démocratisation permet tout de même de récupérer un flux de données énormes concernant les dormeurs du monde entier. « C’est un outil magique pour étudier la population. Même si toutes les données ne sont pas bonnes à prendre, leurs nombres est tel que de plus en plus de chercheurs commencent à se pencher sur leurs analyses », concède Sylvie Royant-Parola.

L’application Sleep Cycle propose d’analyse votre sommeil // Source : Sleep Cycle

En effet, si les données uniquement récupérées au smartphone ne sont, encore une fois, pas très fiables, les objets connectés permettraient d’affiner les analyses à moindre coût et de déterminer des tendances sur le long terme selon les professionnels de santé.

Toutefois, à l’ère où la collecte intempestive de données est régulièrement remise en question par les citoyens et les pouvoirs publics, la légitimité de ces entreprises à récolter des données sur le sommeil de ses utilisateurs reste problématique, notamment en termes de transparence et de reventes.

Rien ne vaut une bonne hygiène de vie

Plus que les applications d’analyses de sommeil, les experts en sommeil recommandent avant tout les « coach sommeil ». « Il n’y a pas de mystère : un bon sommeil passe par une bonne hygiène de vie. Ne pas accumuler de dettes du sommeil, ne pas manger trop lourd avant de se coucher… Plusieurs applications donnent l’heure à laquelle elles estiment qu’il faut aller se coucher. C’est toujours bon à prendre puisqu’elles incitent à aller se coucher tôt », assure la docteur.

C’était d’ailleurs l’objectif de l’application Mon coach Sommeil développée directement par les spécialistes du Réseau Morphée, il y a 3 ans. Si l’application n’est plus disponible sur le Play Store — pour des frais d’entretien et de mises à jour trop important — , elle reste téléchargeable sur iOS et s’adresse avant tout aux adolescents.

«  Bien évidemment, si ces types d’applications n’aident pas et si le sommeil est toujours troublé ou absent, il faut consulter », conclut Sylvie Royant-Parola.

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