Après avoir multiplié les lancements spatiaux et œuvré avec la NASA au retour des humains en orbite lunaire, il reste un horizon que SpaceX n’a pas encore exploré : la Bourse. Mais le 12 juin, ce sera vraisemblablement de l’histoire ancienne : l’entreprise d’Elon Musk doit réaliser la plus grosse entrée en bourse de l’histoire.
Jamais une société n’aura débarqué sur les marchés à un tel niveau de valorisation, dans un climat où certaines règles ont été assouplies pour lui faire de la place, alors même qu’elle perd de l’argent.
SpaceX vise un lancement record
Tant qu’une entreprise est « privée », ses actions sont réservées à un petit cercle : ses fondateurs, ses salariés et quelques gros investisseurs. C’est précisément ce qu’est SpaceX, et ce, malgré son apparente exposition médiatique sur les deux dernières décennies depuis sa création en 2002 par Elon Musk.
Pour entrer en bourse, cette dernière devra, comme « toutes les entreprises », passer par une IPO (Initial Public Offering), c’est-à-dire ouvrir son capital au grand public. À partir de ce jour-là, n’importe qui pourra acheter un morceau de l’entreprise en quelques clics.

Pour SpaceX, ce grand baptême a désormais un calendrier précis. La cotation est visée pour le 12 juin 2026 sur le Nasdaq (la grande bourse technologique de New York), sous le nom de code (ticker) SPCX — le prix des actions devant être fixé la veille au soir. En termes d’objectif, SpaceX compte proposer 555,6 millions d’actions à 135 dollars chacune pour atteindre un objectif de 75 milliards de dollars.
Le précédent record d’une entrée en bourse appartient au pétrolier saoudien Saudi Aramco, qui avait récolté 29 milliards en 2019. SpaceX viserait donc plus de deux fois et demie ce record. Ce serait, tout simplement, la plus grosse opération de ce type jamais vue.
Pourquoi SpaceX vaut autant ?
Envoyer des fusées dans l’espace n’a jamais été l’activité la plus rentable d’Elon Musk. On peut donc légitimement se demander pourquoi une telle valorisation a été atteinte.
Pris séparément, le cœur de métier de SpaceX gagne pourtant de l’argent. Au fil des derniers mois, Elon Musk a patiemment regroupé sous un même toit quatre activités très différentes. Il y a d’abord le socle historique : les fusées (Falcon 9, Starship) et surtout Starlink, l’accès à Internet par satellite, qui compte plus de 9 millions d’abonnés et rapporte aujourd’hui le plus gros des revenus du groupe.
En février 2026, SpaceX a même racheté xAI, l’entreprise d’intelligence artificielle de Musk (celle derrière le LLM Grok). Or xAI possédait déjà X, l’ancien Twitter. En une seule opération, Musk a donc réuni l’espace, l’Internet mondial, l’intelligence artificielle et un réseau social planétaire. Acheter une action SpaceX, ce sera miser sur ces quatre univers d’un coup. C’est un pari unique sur les marchés, mais aussi une pluralité d’objectifs qui, mis ensemble, donne aussi l’impression d’investir dans un cocktail qui n’a pas trop de sens.

Seulement en mai, plutôt que de garder une marque d’IA indépendante, Musk a tout simplement dissout xAI pour la fondre dans SpaceX, sous le nom de « SpaceXAI ». Et surtout, il a changé de stratégie du tout au tout. L’idée n’est plus de fabriquer le meilleur robot conversationnel pour détrôner ChatGPT — son chatbot Grok existe toujours, mais passe au second plan. Le nouveau pari de Musk, c’est de devenir le fournisseur d’infrastructure incontournable de toute l’industrie de l’IA : celui qui loue la puissance de calcul à tout le monde, y compris à ses concurrents. SpaceX a ainsi ouvert ses gigantesques super-ordinateurs (220 000 cartes graphiques Nvidia, le nerf de la guerre de l’IA) à… Anthropic, le créateur de l’IA Claude avec 1,25 milliard de dollars par mois jusqu’en 2029.

Puis, le 5 juin — soit une semaine avant la cotation — c’est Google qui a sorti le chéquier. Le géant s’est engagé à payer à SpaceX environ 920 millions de dollars par mois, d’octobre 2026 à juin 2029, pour accéder à quelque 110 000 cartes graphiques Nvidia et faire tourner son intelligence artificielle, Gemini. Soit un contrat de l’ordre de 30 milliards de dollars au total.
Non seulement SpaceX loue désormais ses supercalculateurs à l’un des plus gros acteurs de la tech mondiale, mais ce client est aussi l’un de ses concurrents directs — et l’un de ses propres actionnaires, puisque Google détient une participation dans SpaceX depuis 2015.

Au final, acheter une action SpaceX, c’est miser d’un seul coup sur :
- l’espace et la promesse d’utiliser ses ressources à l’avenir,
- l’Internet par satellite (Starlink),
- un réseau social (X)
- et l’infrastructure de l’intelligence artificielle.
C’est un pari unique sur les marchés, et c’est aussi ce qui inquiète autant. À 1 770 milliards de dollars, SpaceX n’est-il pas tout simplement surévalué ? Personne ne peut trancher avec certitude avant l’introduction en Bourse, mais plusieurs signaux donnent matière à s’interroger.
Pourquoi l’entrée de SpaceX inquiète-t-elle autant ?
En regardant le passé, d’abord : l’histoire récente de la tech est jalonnée d’entrées en Bourse survendues sur la foi d’une promesse, avant un brutal retour à la réalité. Facebook avait chuté de près de 38 % dans les mois suivant sa cotation en 2012, et Uber, en 2019, avait dû raboter ses ambitions d’un tiers avant de plonger dès le premier jour.
Le cœur de métier de SpaceX gagne bien de l’argent, et les contrats signés avec Google et Anthropic apportent des revenus très concrets. Mais l’écart reste vertigineux entre ce que l’entreprise encaisse réellement et les 1 770 milliards qu’on lui prête. Une fois additionnés tous les coûts — notamment ceux de l’IA — le groupe a affiché une perte nette d’environ 4,9 milliards de dollars en 2025. Si même des géants déjà rentables ou solidement installés ont vacillé, que dire d’une entreprise qui perd encore des milliards ?
Le reste de la valorisation repose donc beaucoup sur des promesses : l’accès à l’espace (en ce sens, l‘incident de New Glenn est un coup de chance pour l’IPO) Mars, les serveurs en orbite, la domination de l’infrastructure de l’IA. C’est d’ailleurs aujourd’hui souvent le nerf de la guerre sur les marchés, plus que les bilans comptables — c’est aussi toute l’expertise de Musk et ses promesses qui tiennent plus du marketing que de la réalité, mais qui fonctionnent auprès des actionnaires.
Pour décrocher cette cotation historique, le Nasdaq a bousculé ses propres critères comme le rapporte le média l’Agefi : délai d’attente réduit de 90 à 15 jours, exigence de rentabilité passée à la trappe, seuil minimum d’actions disponibles abandonné. FTSE Russell a suivi le mouvement (cinq jours à peine).
Mais tous les arbitres n’ont pas plié. Comme le relaie Reuters, le 5 juin, le S&P 500 regroupant les 500 plus grosses entreprises — l’indice de référence le plus regardé au monde, avec plus de 20 000 milliards de dollars de fonds qui le suivent (contre 1 400 milliards pour le Nasdaq 100) — a refusé de toucher à ses critères. SpaceX n’en remplit aucun et ce malgré sa folle capitalisation privée qui l’amène aujourd’hui au huitième rang des entreprises les plus valorisées.

Il faut être coté depuis au moins douze mois, être rentable au sens strict, et proposer au moins 10 % de son capital sur le marché. Or SpaceX vient tout juste d’arriver, n’a jamais été rentable (perte nette de 4,94 milliards en 2025) et ne mettrait que 3 à 4 % de ses actions en vente. Concrètement, l’entrée dans le S&P 500 ne pourra théoriquement pas se faire avant juin 2027 au plus tôt, et seulement si l’entreprise devient bénéficiaire.
Le cas est d’autant plus unique que SpaceX semble bénéficier du nouveau contexte, post élection Trump. Aux États-Unis, c’est la SEC — le « gendarme de la bourse » — qui valide l’opération. Or, elle est dirigée depuis avril 2025 par Paul Atkins, nommé par Donald Trump et fervent partisan de la dérégulation. Ce dernier a même partagé ses ambitions pour lever encore plus de verrous le 19 mai dernier et ainsi faciliter l’accès aux marchés avec un slogan sobrement baptisé : « Make IPOs Great Again ».
Dans les faits, SpaceX n’a bénéficié d’aucune règle taillée nommément pour elle : cette réforme n’est d’ailleurs encore qu’une proposition en consultation, sans effet sur l’opération du 12 juin, mais elle témoigne assez bien du climat favorable autour de son IPO.
Et il faut se souvenir que SpaceX n’est que le premier d’une vague : dans les mois qui suivent, deux autres mastodontes, Anthropic (le créateur de l’IA Claude) et OpenAI (celui de ChatGPT), s’apprêtent eux aussi à toquer à la porte des marchés, chacun valorisé proche des 1 000 milliards de dollars. L’introduction de SpaceX fait donc figure de test grandeur nature.
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