À l'aide d'une caméra infrarouge, l'organisation Clean Air Task Force a filmé de nombreuses fuites de méthane dans des infrastructures européennes. En raison d'un manque de régulation, les entreprises ne procèdent ni au repérage, ni à la résolution de ces problèmes.

Voir de ses propres yeux une pollution permet de mesurer l’ampleur du problème. C’est ce que permet une enquête menée par Clean Air Task Force (CATF). Cette organisation non gouvernementale a enregistré, à l’aide d’une caméra infrarouge, les fuites de méthane émanant d’infrastructures de gaz naturel situées dans plusieurs pays d’Europe — Allemagne, Italie, Autriche, République tchèque, Hongrie, Pologne, Roumanie.

« Ce type de travail a déjà été réalisé dans d’autres parties du monde (notamment par le New York Times aux États-Unis en 2018), mais jamais en Europe. Le méthane est invisible et relativement méconnu, nous savions donc qu’il était essentiel de donner aux gens une image de ce phénomène », explique à Numerama le porte-parole de CATF Rowan Emslie.

Photographie normale En image infrarouge

Mais comment détecter un gaz invisible ? Les caméras FLIR GF320 sont déjà utilisées par de nombreuses entreprises pour trouver des fuites d’hydrocarbures. Pour ce faire, elles mesurent l’énergie infrarouge, avec un filtre permettant d’atteindre un spectre large de 3,2 à 3,4 µm — un spectre qui comprend notamment l’énergie émise par le méthane. « Comme le gaz fossile est principalement composé de méthane (généralement autour de 80 %), si nous détectons des hydrocarbures avec la caméra dans ces installations, il est fort probable que nous soyons en présence d’émissions de méthane », nous détaille Rowan Emslie.

L’enjeu climatique du méthane

Ce qui a motivé l’équipe de CATF à mener à bien ce projet, c’est l’enjeu environnemental que représente le méthane. Ce gaz perdure moins longtemps que le dioxyde de carbone dans l’atmosphère, mais son impact sur l’effet de serre est plus puissant. « À court terme, le méthane a un pouvoir de piégeage de la chaleur plus de 80 fois supérieur à celui du CO² », pointe Rowan Emslie.

Ce gaz, qui représente 1/4 de la consommation d’énergie en Europe, contribue énormément au réchauffement du globe. Les estimations montrent même que pas moins d’un quart du changement climatique causé par les humains provient des émissions de méthane. Car cela a considérablement augmenté : la concentration globale de ce gaz à effet de serre dans l’atmosphère terrestre est passée de 722 ppb, durant la période préindustrielle, à 1866 ppb en 2019. « Cet effet de piégeage de la chaleur est d’autant plus inquiétant que les niveaux de méthane ont augmenté plus rapidement que prévu par l’accord de Paris sur le climat, ce qui nous rapproche du précipice des répercussions climatiques incontrôlées », regrette le porte-parole de Clean Air Task Force.

Une grande partie de l’augmentation des émissions de méthane provient des combustibles fossiles, ajoute-t-il. C’était aussi le constat dressé par deux études publiées en juillet 2020 : « L’utilisation du gaz naturel augmente rapidement ici aux États-Unis et dans le monde entier. Il compense le charbon dans le secteur de l’électricité et réduit les émissions de dioxyde de carbone, mais augmente les émissions de méthane dans ce secteur », écrivait alors Rob Jackson, chercheur à l’université de Stanford.

Image d’une fumée faite de méthane sur un site filmé par Clean Air Task Force. // Source : Clean Air Task Force

Or, d’après le Global Methane Assesment, rapport publié en mai 2021, il faudrait une réduction de 45 % des émissions globales de méthane dans le monde d’ici à 2030 — ce qui permettrait d’éviter un réchauffement de 0,3 degré Celsius à l’horizon 2045.

L’industrie pétrolière et gazière étant la plus grande source industrielle d’émissions de méthane au monde — avant l’agriculture et les déchets, « nous voulons que les compagnies pétrolières et gazières nettoient leurs opérations », nous affirme Rowan Emslie. Car c’est bien ce que montrent les images prises avec les caméras infrarouges : des trainées de méthane émanant des infrastructures gazières filmées. Il s’agit de fuites qui ne sont pas réparées. Mais pas seulement. « Toutes les émissions ne sont pas dues à des fuites dans les installations. Une partie de ces émissions est due à la ventilation ou au brûlage intentionnel par les entreprises. »

« Il s’agit essentiellement de plomberie et d’entretien »

Rowan Emslie nous l’assure : la détection du méthane est «  relativement simple » — les caméras nécessaires sont connues et réputées –, et la réparation des fuites «  n’est pas complexe ». Dans ce cas, s’il s’agit « essentiellement de plomberie et d’entretien », comment expliquer que ces entreprises ne procèdent pas rapidement aux réparations nécessaires ? « Tout simplement car elles n’ont pas d’obligation de le faire », répond Rowan Emslie.

En 2020, la Commission européenne a approuvé une stratégie sur la réduction des émissions de méthane d’origine anthropique (énergie, déchets, agriculture). Mais l’approbation d’une stratégie ne fait pas office de régulation contraignante dans l’immédiat. Résultat, en l’absence de contraintes, la réglementation sur les émissions de méthane au sein de l’Union européenne est pour l’instant quasi inexistante, « de sorte que les entreprises ne font pas les choses faciles qu’elles pourraient faire pour réduire les émissions ».

Dans sa stratégie législative à venir, qui pourrait être enclenchée au quatrième trimestre 2021, la Commission européenne prévoit plusieurs mesures :

  • Des politiques de détection et de réparation des fuites — c’est-à-dire des normes LDAR (Leak Detection And Repair) à l’échelle européenne ;
  • Des politiques de rapports et de vérification — Measuring, Reporting and Verification (MRV) — pour contrôler l’application des normes et le respect des objectifs.

Pour Rowan Emslie, des mesures solides en matière de LDAR et de MRV sont «  des clés de voûte de politiques efficaces de réduction du méthane ». Concernant la détection et la réparation des fuites. Il est nécessaire que ce soit obligatoire et fréquent, «  au moins trimestriel ». Dans sa stratégie, la Commission européenne évoque aussi la possibilité d’interdire l’évacuation et le torchage de routine (le fait de brûler des rejets) d’ici 2025, et de fixer des normes d’efficacité pour le torchage d’urgence. Mais « il ne devrait pas s’agir d’une possibilité, plutôt d’un engagement à interdire ces pratiques hautement polluantes », d’ici un à deux ans.

Enfin, ce n’est pas qu’une question de politique intérieure. L’Union européenne importe du pétrole et du gaz en provenance d’autres pays, hors de ses frontières — 70 % du gaz est importé. L’UE a donc «  la capacité d’établir une réglementation qui aurait un impact considérable sur les pays producteurs de combustibles fossiles  ». Et il se trouve que, là encore, dans la nouvelle stratégie, une norme est au stade de projet, fixant des objectifs de performance sur l’ensemble du pétrole et du gaz vendu ou consommé en Europe. «  Cette norme pourrait entraîner des réductions très importantes dans les émissions si elle était correctement mise en œuvre. »

Le porte-parole de Clean Air Task Force insiste sur l’urgence de la situation, car « si cette tendance se poursuit, il pourrait s’avérer impossible d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, même en réduisant fortement les émissions de CO² ».

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