De nombreux masques à la taille inadaptée inondent le marché des protections médicales, que ce soit dans le secteur professionnel ou grand public. La raison de cela est une inégalité au cœur même des normes de conception.

Les masques de protection, qu’ils soient chirurgicaux, FFP2/3 ou en tissu, sont un accessoire vital pour le personnel médical, au contact permanent avec des personnes infectées ou potentiellement infectées. À l’échelle pandémique, la protection faciale est également un outil crucial pour lutter contre la propagation de Covid-19, maladie qui se diffuse aussi par des cas asymptomatiques mais néanmoins contagieux.

Porter un masque n’est toutefois pas un gage ultime de protection : non seulement les autres gestes barrière doivent y être adjoints, mais la conception des masques eux-mêmes et la façon de les porter est une condition à leur efficacité. C’est là qu’intervient le problème des masques de mauvaise taille : comme nous l’a expliqué l’Afnor dans la première partie de cette enquête, un masque trop grand ou trop petit ne sert plus vraiment à grand chose, voire il empire les risques.

Or, depuis les débuts de la crise, les témoignages de masques inadaptés, souvent parce qu’ils sont trop grands, se multiplient, comme nous en avons relayés certains provenant de riverains et de professionnels. Une journaliste de la rédaction de Numerama s’est même procuré, dans une pharmacie parisienne, un lot de 10 masques chirurgicaux à taille et usage unique, vendus 80 cents pièce, les seuls disponibles à la vente. À l’essai, le constat est effarant : l’élastique est beaucoup trop long, ce qui empêche le masque d’adhérer à la peau et donc d’être efficace pour éviter la propagation de gouttelettes. Interrogés à ce sujet, les pharmaciens de l’établissement nous d’abord ont expliqué qu’il était possible de « croiser » l’élastique pour le raccourcir, avant d’admettre que la pratique n’était pas plus protectrice : le masque baille alors sur les côtés. Il est d’ailleurs mentionné expressément dans certaines notices qu’il ne faut pas croiser les élastiques. « Vous pouvez faire un nœud dans l’élastique », a finalement suggéré l’un d’entre eux.

Comme vous le constatez sur la photo, le masque chirurgical (vendu en pharmacie) « baille » sur les côtés, ce qui le rend inadéquat à la filtration. // Source : Numerama / Marie Turcan

Une autre bizarrerie est venue se glisser dans ce tableau : un masque grand public en tissu, comme celui distribué à Nantes à 600 000 riverains, respecte bien les normes européennes. Alors pourquoi se place-t-il si mal sur des visages fins ? La raison est à trouver dans les normes elles-mêmes : elles comportent un biais structurel profond, à savoir qu’elles ne sont pas adaptées à toutes les morphologies. Elles défavorisent les visages les plus petits, les plus fins et donc… les femmes, en très grande majorité. Cet état des lieux date d’avant la pandémie et concerne l’intégralité des équipements de protection.

Les images fournies par Morgane, notre témoin, à Numerama. Le masque fourni par la ville de Nantes baille sur les côtés et le dessous.

Masques, bottes, gants : le standard de base est masculin

Comme les autres équipements médicaux de protection, les masques médicaux sont élaborés à partir d’un visage « standard ». Ce standard est calculé sur la base des tailles et caractéristiques des populations masculines des pays d’Europe et des États-Unis. C’est que montre par exemple Caroline Criado Perez dans son ouvrage de référence Invisible Women. La taille dite « unisexe » ne l’est pas vraiment, même quand il existe une version small, car tout est basé sur ce standard masculin. De fait, beaucoup de femmes se retrouvent sans équipement réellement adapté. Et cela se retrouve dans les études chiffrées. Le Guardian a également mis en lumière ces inégalités dans un article publié le 24 avril 2020 concernant les équipements de protection des personnels soignants.

Caroline Criado Perez relate par exemple un sondage de Women’s Engineering Society indiquant que 74 % des équipements de protection sont conçus pour les hommes. Une analyse incluant plusieurs organisations et conduite par le Congrès britannique des syndicats (TUC) rappelle ce standard masculin et en montre le résultat : seulement 29 % des femmes interrogées dans le sondage ont eu accès à un équipement de protection médical adapté aux femmes ; ce qui signifie que 71 % d’entre elles doivent évoluer avec un équipement correspondant surtout à une morphologie masculine occidentale.

Peu après la publication de cet article, de nombreuses lectrices nous ont fait part de leur vécu confirmant ce problème. Les témoignages nous viennent autant du grand public que du monde médical. Par exemple, Orianne est soignante en pleine pandémie. Elle nous confie : « Depuis le début de la crise je suis obligée de faire des nœuds sur les élastiques des masques chirurgicaux de la dotation d’État car c’est le seul moyen pour qu’ils soient adaptés ». En plus d’être tout sauf recommandé, cela lui provoque « des irritations à l’arrière des oreilles à l’endroit du nœud ». Elle a connu auparavant des expériences similaires avec les sur-blouses ou les calots pour protéger les cheveux, trop grands pour elle.

« Je n’ai jamais pu obtenir un masque adapté à mon visage  »

En mars 2020, un tweet de Caroline Criado Perez dénonçait l’application de ce problème à la crise sanitaire actuelle, où cette inégalité est exacerbée. Elle a supprimé le tweet depuis, en raison d’un flot de trolls critiquant sa remarque. Mais elle a fini par réagir à nouveau en s’étonnant que l’idée d’adapter ces équipements aux femmes suscite tant d’opposition : «  Je suis inondée de messages de femmes qui travaillent en première ligne et qui me montrent la PREUVE que leur équipement n’est pas adapté à leur corps. Et pourtant, il y a encore des gens dans mes mentions qui insistent allègrement sur le fait que l’équipement est ‘unisexe’ et correct ».

Et effectivement, les femmes concernées ont aussi témoigné dans les réponses. « J’ai été scientifique — je suis une femme. Je n’ai jamais pu obtenir un masque adapté à mon visage malgré des tests d’ajustement », écrit Ran Magnusdottir. « Je travaille en pharmacie — les femmes échouent souvent aux tests d’ajustement, de même que la plupart des lunettes de laboratoire laissent des espaces et les blouses de laboratoire ne sont pas adaptées, les équipements sont conçus pour les hommes », répond Claire.

La situation est d’autant plus absurde que les femmes sont majoritaires dans les professions de santé. Au Royaume-Uni, le service de santé publique est constitué à 77 % de femmes. En France, le secteur de l’infirmerie hospitalière est constitué à 86,6 % de femmes. À cela, il faut ajouter que le standard masculin des normes des protections médicales ne correspond pas non plus à certains hommes qui n’obéissent pas aux critères, ni à certaines communautés ethniques.

Un danger pour la santé des femmes

Les conséquences de cet état des lieux est double. Cela participe à une société aux normes (dont celles de sécurité) construites par et pour le genre et le sexe masculins, mais cela représente aussi un danger pour la santé et la vie des femmes sur le front. Sur ce deuxième versant du problème, plus de la moitié des femmes interrogées par le sondage du TUC ont répondu que l’inadéquation des protections avec leur morphologie féminine a un impact significatif ou fréquent sur leur travail. Dans les services d’urgence, les chiffres sont pires encore : pour 95 % des femmes interrogées, leur équipement a déjà un impact sur leur travail.

Les équipements mal ajustés entravent le travail des femmes

« Ce n’est pas qu’une question de confort », insiste ainsi, à raison, Caroline Criado Perez dans son livre Invisible Women. « Les équipements mal ajustés entravent le travail des femmes — et peuvent, ironiquement, parfois être eux-mêmes un danger pour leur sécurité. » Un constat confirmé par le TUC, qui décrit ce problème d’inadéquation morphologique comme un problème de santé publique mettant en danger les femmes. Et si ces normes aux standards sexistes sont particulièrement visibles aujourd’hui en raison de la diffusion large et nécessaire de masques en pleine crise sanitaire, y compris au grand public, cela concerne en fait tous les métiers impliquant des protections individuelles, dans la construction ou encore l’ingénierie, et d’autres équipements essentiels comme les bottes, les pantalons, les lunettes.

« À moins que les femmes de ces secteurs puissent avoir accès à des équipements sécurisés et confortables, elles vont continuer à avoir du mal à travailler sur un pied d’égalité avec les hommes. Pour cette raison, les équipements de protection individuelle devraient être un sujet important en matière d’égalité », concluait le rapport le TUC.

>> Cet article a été mis à jour le 14 mai à 18h avec un nouveau témoignage.

>> Vous travaillez dans la santé et vous avez un équipement « standard » inadapté, qui ne vous protège pas comme il le devrait ? Vous pouvez nous contacter : marcus.dupontbesnard@humanoid.fr

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