L’histoire de la conquête spatiale, c’est soixante-dix ans de missions lancées vers les étoiles. Mais c’est aussi soixante-dix ans de retombées en tout genre. On évalue à environ 10 000 le nombre de satellites ou de morceaux de fusées qui sont retombés dans l’atmosphère, avant de finir en boule de feu, comme des étoiles filantes artificielles.
Si cela donne lieu à des scènes irréelles, comme cette désintégration d’un Starship filmée depuis un avion en plein vol, ces évènements restent plutôt mal connus. On ne sait pas très bien ce qui se passe dans les entrailles d’un satellite qui se brise avant de se consumer. C’est pour combler ce trou dans nos connaissances que la mission Draco a été pensée.

Draco, pour Destructive Reentry Assessment Container Object (comprendre : objet-conteneur pour l’évaluation des réentrées destructrices), a la taille d’une machine à laver et pèse entre 150 et 200 kg. Et, c’est tout. Il n’y a ni propulsion, ni système de navigation ou moyen de communication. Rien, ou presque. Draco sera pour l’essentiel passif.
Car ce programme, supervisé par l’Agence spatiale européenne (ESA), n’est pas fait pour durer, au contraire. Il s’agit de le cramer littéralement. Dans le scénario qui a été retenu, il faudra transporter Draco aussi haut que possible dans l’atmosphère, puis le plonger à toute allure au-dessus d’une zone océanique, pour ne menacer personne.
Puisque l’idée est que Draco imite la fin de vie d’un satellite lambda qui se fait happer par l’atmosphère, il faut que sa chute soit représentative. Voilà pourquoi Draco n’aura pas de moteur. Il devra donc recourir à un lanceur pour être acheminé à 1 000 km d’altitude (la frontière de l’espace étant fixée par convention à 100 km).

Cette hauteur, qui le place au-dessus de la constellation Starlink ou de la Station spatiale internationale (ISS), doit offrir une séquence assez longue pour observer ce qui se passe. Et pour cela, Draco, bien que passif, ne sera pas tout à fait inerte. On parle de 200 capteurs et 4 caméras qui devront tout enregistrer.
La mission n’est pas sans un certain paradoxe : certes, il faut à la fois tout noter (température, pression environnante, vitesse de rentrée, contrainte sur la structure, angle, images et vidéos de la casse…), et donc préserver les enregistrements, tout en s’assurant de la destruction effective de Draco. Ou, plus précisément, d’une partie de la mission.
Un satellite jetable, une capsule survivaliste
En fait, il y a deux parties dans Draco : un satellite qui brûle comme les autres et, en son centre, une capsule increvable, capable d’encaisser l’enfer de la rentrée atmosphérique, pour ramener les données en toute sécurité sur Terre. C’est justement ce que rappelle l’ESA dans un point d’étape du 25 août 2026.
Et Stijn Lemmens, chef de projet Draco, a levé le voile sur certains aspects de la mission plutôt surprenants. Ainsi, la capsule, qui ne dépasse pas les 40 centimètres, est protégée par un bouclier thermique en liège portugais, testé à l’Institut von Karman (Belgique) en le bombardant de plasma pour imiter les conditions de rentrée.

Autre défi : la chorégraphie qui se déroulera dans le ciel. Il faut que la capsule puisse se détacher au bon moment, c’est-à-dire assez tard pour récolter un maximum de mesures, mais pas trop tard pour ne pas être non plus emportée dans la destruction générale. Car Draco devrait littéralement finir en toupie, à plus de cinq tours par seconde.
Tandis que le satellite va se mettre à tournoyer, la capsule devra parvenir à se stabiliser seule, sans aucun système de contrôle actif — et sa forme bien précise doit l’y aider. Vers 10 km d’altitude, elle doit larguer sa coque arrière et déployer un parachute. Viendra ensuite une chute d’environ 20 minutes, avant de finir sa course dans l’océan.
Durant cet intervalle, Draco doit pouvoir se connecter à un satellite situé en orbite et transférer entre 20 Mo et 1 Go de données.
La capsule, elle, n’est pas récupérée. Une fois son parachute déployé, elle transmet ses données puis termine sa course dans l’océan, sans être repêchée. Tout repose donc sur cette fenêtre de transmission : si les mesures ne remontent pas à temps vers un satellite relais, elles disparaissent avec l’engin. Embêtant.
Et pour ne pas se louper, l’Agence spatiale européenne prépare aussi une campagne d’observation depuis un avion, afin de recouper les données reçues et obtenir des compléments, cette fois depuis un point de vue plus bas. Draco emportera d’ailleurs des matériaux marqueurs qui produiront des étincelles vertes en se désagrégeant.
Une animation diffusée par l’ESA montre à quoi devrait ressembler cette rentrée vue de l’intérieur.
Pourquoi diable cramer un satellite exprès ?
Derrière une expérience qui plairait à n’importe qui adorant détruire des trucs, il y a une réelle réflexion sur un problème très concret : les orbites très encombrées.
Selon le rapport 2025 de l’ESA sur l’environnement spatial, environ 40 000 objets sont suivis autour de la Terre, dont à peine 11 000 satellites encore actifs ; le reste, ce sont des débris, et on estime à plus de 1,2 million ceux de plus d’un centimètre, trop petits pour être tracés mais capables de détruire un engin.
Même chose au sol : des satellites intacts rentrent déjà dans l’atmosphère plus de trois fois par jour en moyenne – une situation qui ne va pas aller en diminuant, avec le développement des méga-constellations. Plus on saura les faire brûler complètement, moins il restera de morceaux susceptibles de retomber sur la Terre, et d’être menaçants.
L’ESA vise le « zéro débris » pour ses missions d’ici 2030, avec le « design for demise » comme approche : concevoir dès le départ des engins qui se détruisent entièrement au retour. Il y a d’ailleurs une certaine ironie, qui a été pointée par Tim Flohrer, chef du Bureau des débris spatiaux. C’est Draco qui en théorie profiterait le plus des données que la mission va récolter.
Malgré son importance technique, Draco reste une expérience menée à petit budget (du moins à l’échelle de ce qui se fait dans le spatial), où une part de risque restera – une réalité que reconnait l’ESA. Cela se reflète aussi sur le contrat signé d’abord avec Deimos, à hauteur de 3 millions d’euros, avant d’être piloté aujourd’hui par l’industriel Indra.
Avant de simuler la chute finale d’un satellite, la capsule grandeur nature doit encore passer une série de tests d’ici à fin 2026, dont un largage de parachute depuis un ballon à 25 km d’altitude. Si toutes les étapes sont franchies sans anicroche, alors le lancement pourra avoir lieu en 2027, avec l’espoir de servir tous les autres satellites lancés après lui.
+ rapide, + pratique, + exclusif
Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l'I.A, contenus exclusifs et plus encore.
Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.
Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci
Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.
C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.
Mais si vous le pouvez,
voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :
- 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.
- 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.
- 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.
Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.
Toute l'actu tech en un clin d'œil
Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !
Pour ne rien manquer de l’actualité, suivez Numerama sur Google !


