À l'occasion du début de la diffusion de la série Brave New World (Le Meilleur des Mondes) outre-Atlantique, nous revenons sur ce roman d'Aldous Huxley.

Depuis quelques années, les dystopies sont sur le devant de la scène. C’est plus particulièrement le cas de 1984. Le roman de George Orwell s’était placé en tête des ventes, en 2016, après l’élection de Donald Trump. Il reste encore aujourd’hui l’un des livres dystopiques les plus lus et bénéficie même d’une nouvelle traduction en français. L’ouvrage d’Orwell est perçu comme particulièrement parlant à notre époque, face au développement de l’extrême-droite, des fake news, des deepfakes et autres tentatives de manipulations politisées de la réalité.

Depuis le 15 juillet, le nouveau service de SVOD Peacock a commencé la diffusion de Brave New World, la première adaptation en série TV du roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes. Si nous n’avons pas encore eu l’occasion de la visionner, et que nous ne pouvons donc pas nous exprimer sur sa qualité, une chose est sûre : une telle adaptation a le mérite de remettre cette œuvre sur le devant de la scène.

Image issue du trailer de Brave New World, la série adaptée du roman.

Moins souvent évoquée ces dernières années que 1984, il se pourrait pourtant bien que la dystopie d’Aldous Huxley (publiée en 1932) soit l’une des œuvres les plus pertinentes qui soient pour comprendre les dérives de notre société. Et peut-être plus proche encore des problématiques de notre époque que ne l’est 1984, lequel reste cependant un chef-d’œuvre d’une puissante clairvoyance.

Se distraire à en mourir

Pour comparer les deux œuvres, nous pourrions par exemple déterrer un vieil essai, publié en 1985 et écrit par Neil Postman : Se distraire à en mourir. L’auteur explique que les visions dystopiques d’Orwell et de Huxley sont, contrairement aux apparences, radicalement différentes. «  Orwell prévient que nous serons vaincus par une oppression imposée de l’extérieur. Mais dans la vision de Huxley, aucun Big Brother n’est nécessaire pour priver les gens de leur autonomie, de leur maturité et de leur histoire. Comme il le perçoit, les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui défont leurs capacités de penser. »

Orwell craignait « que la vérité nous soit cachée », là où Huxley craignait « que la vérité ne soit noyée dans une mer d’insignifiance ».

En clair, Postman explique que là où 1984 décrit une dystopie imposée de l’extérieur, par un totalitarisme de terreur, Le Meilleur des Mondes est une dystopie qui se crée presque d’elle-même, imposée plus sournoisement de l’intérieur, par des successions de renoncements individuels. Comme l’écrit ce théoricien dans Se distraire à en mourir, Orwell évoque le risque que des livres soient bannis par une autorité, là où Huxley parle d’un monde où il n’y aurait « aucune raison de bannir un livre, puisqu’il n’y aurait personne pour vouloir en lire un ». Orwell craignait « que la vérité nous soit cachée », là où Huxley craignait « que la vérité ne soit noyée dans une mer d’insignifiance ».

Postman résume les choses ainsi : le monde dystopique d’Orwell repose sur la peur, quand celui de Huxley repose sur le désir. En ce sens, Le Meilleur des mondes est plus encore une satire de la société du spectacle et de la société de consommation. Ce désir, sous la plume d’Huxley, est la clé de notre ruine, car il est un levier de contrôle. À quelles libertés sommes-nous prêts à renoncer pour accomplir nos désirs ? Une question d’autant plus problématique chez Huxley qu’il remet en question les désirs eux-mêmes, insufflés par ce qu’il dépeint comme des messages subliminaux proches de publicités. Il dénonce l’idée d’une utopie parfaite se définissant par la capacité d’atteindre tous les plaisirs : ce serait alors une fausse utopie, celle où l’on se divertit à n’importe quel prix, et notamment celui du libre arbitre.

À côté de ces éléments sociopolitiques, on ne peut pas non plus passer à côté de la thématique scientifique du Meilleur des mondes, autour de l’ingénierie génétique, qui le rend d’autant plus proche de notre époque où les technosciences avancent à grande vitesse. Dans l’ensemble, Aldous Huxley lui-même évoquait de plus en plus, au fil du temps, le réalisme croissant de sa dystopie. Si le récit se situait originellement 600 ans dans l’avenir, l’auteur a précisé en 1946 qu’« il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle ». Dans l’essai Retour au meilleur des mondes, en 1958, il affirme encore plus fortement que la société émergente du spectacle et de consommation ressemble de plus en plus au roman.

Crédit photo de la une : Peacock

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