Le cycle Fondation d'Isaac Asimov est compliqué à adapter : certains versants sont visionnaires, d'autres sont aujourd'hui datés. Pire, certains aspects sont même socialement rétrogrades.

Le 22 juin 2020, Apple a diffusé le premier trailer de sa nouvelle série de science-fiction, une adaptation de Fondation, l’œuvre imaginée par Isaac Asimov à partir de 1942. Avec des images sublimes et quelques punchlines accrocheuses, ce teasing est pour l’instant assez rassurant. David S. Goyer (scénariste sur la trilogie The Dark Knight de Nolan) est en charge d’un travail de titan : il est question d’adapter l’un des monuments de la science-fiction. Et Fondation n’a tout simplement connu aucune adaptation en 70 ans.

Le cycle de Fondation se présente comme une histoire complète de l’avenir, pas moins de 22 000 ans après notre ère. La Terre, devenue inhabitable depuis des millénaires, est presque oubliée, son emplacement est inconnu. À la place, s’est constitué un gigantesque empire galactique, rassemblant plusieurs mondes, et dont la capitale est la planète Trantor. Ce gigantesque empire est déclinant, enlisé dans sa propre monotonie. Le mathématicien Hari Seldon, inventeur d’une nouvelle discipline qu’est la psychohistoire, prédit l’effondrement de l’Empire galactique et que, d’ici la naissance d’un nouvel empire, des dizaines de millénaires de chaos caractériseront la galaxie.

À partir de ses prédictions mathématiques, Hari Seldon a une solution : la période de barbarie pourra être réduite à seulement 1 000 ans en créant la fameuse Fondation. Cette dernière est placée sur une planète isolée (Terminus), où des encyclopédistes travaillent à rassembler tout le savoir et la culture de l’humanité.

Il n’y a pas encore de date de sortie pour la série Fondation sur AppleTV. // Source : AppleTV

Un récit peu adapté aux besoins de l’écran

Les œuvres d’Isaac Asimov ont été assez peu adaptées à l’écran — L’homme bicentenaire est la seule vraie adaptation existante et I, robot est plutôt une libre réinterprétation. Il faut dire que les récits de l’auteur sont mus par des notions mathématiques, scientifiques, philosophiques, politiques, ne faisant que peu de place à l’action et au spectacle. Fondation est à proprement parler écrite et conçue comme une histoire du futur, étendue sur des dizaines de décennies, autour de dialogues politiques, de prédictions psychohistoriques et mathématiques, et du travail encyclopédique réalisé par une colonie scientifique. Même si Asimov était un vulgarisateur scientifique, ses ouvrages n’en demeurent pas moins très intellectuels. L’auteur est éloquent, bavard et les messages passent surtout par les lettres et les dialogues, peu par l’action.

Il faut imaginer un Game of Thrones de l’espace totalement épuré, dont ne persisteraient que les dialogues politiques et ceux de la Citadelle. Mais sur le fond, Fondation est l’antithèse de Game of Thrones : il n’y a pas une once de violence picturale chez Asimov, pas de sang ni d’explosion. La narration de l’auteur se veut douce, éthérée. À une époque où les séries télévisées sont nombreuses à jouer sur le ressort de la violence, du glauque et de désespoir, Fondation se situe à l’opposé de tout cela.

Adapter Asimov, c’est prendre conscience de son sexisme

Les premières nouvelles du cycle de Fondation ont été publiées dès 1941. De nombreuses idées d’Isaac Asimov ont ensuite forgé la SF, qu’elle soit littéraire, télévisuelle ou cinématographique. La saga Star Wars, par exemple, puise dans Fondation. Ce qu’Asimov a écrit s’est infusé progressivement dans de nombreuses œuvres au fil du temps réinterprétation après réinterprétation. Les récits de l’auteur ont quelque chose d’édificateur,  mais, en conséquence, lorsqu’ils sont redécouverts rétrospectivement, le fait est que l’on peut avoir une profonde sensation de déjà-vu.

Ses récits ne sont d’ailleurs pas exempts de graves défauts qui, avec les avancées sociales du 21e siècle, ne sont plus acceptables en cas d’adaptation. Si Asimov était un visionnaire sur certains versants de l’avenir, il ne l’était pas du tout sur l’inclusion en littérature. Les récits du cycle de Fondation sont pour beaucoup d’entre eux empreints d’une vision politique patriarcale, basée sur les préjugés sexistes de l’auteur, harceleur sexuel. Et Asimov met tout simplement très peu de personnages féminins en scène (un seul, brièvement, dans le premier recueil). Il faut avancer dans sa bibliographie pour voir les relents misogynes s’estomper en partie, mais ils ne le quittent jamais vraiment. Le contexte historique ne le justifie pas spécialement, car d’autres œuvres étaient déjà progressistes à son époque tout en étant aussi riches en idées. Si l’on adaptait en 2020 certains ouvrages d’Ursula Le Guin datées des années 1960-70, ils resteraient même aujourd’hui brillamment en avance sur leur temps, tant sur les technologies que la politique ou le genre.

Adapter Isaac Asimov sans se distancier d’une partie de son approche serait donc absurde et ce serait même de ne pas faire honneur à ce qu’est profondément la science-fiction. Le travail d’adaptation devient alors un véritable enjeu créatif sur plusieurs strates, étant donné que des versants de son œuvre sont visionnaires, que d’autres n’apparaissent plus comme visionnaires à notre époque, et que d’autres sont carrément rétrogrades. Le premier trailer publié par Apple, qui a de faux airs de Star Trek Discovery en plus doux, semble a priori de surmonter ces obstacles, en reprenant la matière première, narrée de façon bien différente. La production finale aura la lourde tâche d’actualiser Asimov tout en reconnaissant son héritage.

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