Pressions financières, course à l’algorithme, rythme intenable, campagnes de cyber-harcèlement : derrière leurs écrans, de nombreux streameurs se retrouvent en burnout. Dans cette enquête de Numerama, ils prennent la parole pour dénoncer la nocivité de ce « métier de rêve ».

Micro sous le menton, casque sur les oreilles, lunettes sur le nez, comme chaque matin, Jean Massiet commente l’actualité en direct sur sa chaîne Twitch. En ce mois de septembre 2019, il commente la mise en examen de Richard Ferrand. Il lit quelques messages du chat, explique, décrypte, toujours souriant, décontracté. Quelques heures plus tôt, il était pris en charge par le Pôle psychiatrie du Centre Hospitalier de Maison-Blanche à Paris. Le streameur est au bout du rouleau.« J’en faisais beaucoup trop, je n’y arrivais plus, c’était physique, comme un ordinateur qui ne voulait pas booter à l’allumage, j’étais cramé », raconte Jean Massiet. Les médecins diagnostiquent un épuisement professionnel : le si justement nommé burn-out

Il y avait bien quelques signes avant-coureurs : fatigue chronique, irritabilité, impatience… « Je les ai ignorés et quand je me suis aperçu que quelque chose clochait, c’était trop tard » complète-t-il. C’est la deuxième fois que ça lui arrive. Déjà, en octobre 2016, il était hospitalisé en urgences psychiatriques à la Pitié-Salpêtrière.

Il n’est pas le seul. Sur Twitch, ils sont nombreux les streameurs et streameuses à se dire « cramés ». Irrégularités de revenus, course pour le maintien de leur audience, harcèlement, absences d’horaires contraintes… Ce « métier de rêve », envié par beaucoup d’internautes, laisse peu à peu découvrir sa part d’ombres. 

En live 10 heures par jour

Pépipin, elle, a rejoint Twitch fin 2018. Son truc à elle, c’est la réalisation d’illustrations en direct sur sa chaîne. Pendant des mois, elle enchaîne les lives quotidiens de 7h à midi, en plus de son job d’illustratrice et d’un travail à mi-temps dans un magasin de jeux de société. « Je devais faire plus de 80h/mois en live, en plus du reste de mes activités. Je devais être autour de 280 h par mois de boulot », raconte-t-elle. En mars 2020, en plein confinement, elle craque. « J’ai commencé par faire des crises d’angoisse, puis ça a empiré. Je n’arrivais plus à me lever, je pleurais non stop, j’étais complètement dévastée », ajoute-t-elle. 

Le schéma est souvent le même : les streameurs débutent sur Twitch par plaisir, pour partager une passion ou dialoguer avec les internautes. Peu à peu, le stream occupe une plus grande part de leurs journées, demande de plus en plus d’investissement. Et un jour, le plaisir se transforme en sacerdoce.« Tu ne te sens pas légitime de faire une pause, parce que tu aimes ce que tu fais, donc tu en fais toujours plus. Sauf qu’il y a une limite. Et là, c’était la limite », détaille-t-elle. 

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Un stream de Pepipin // Source : Capture d’écran

« Le vice, c’est qu’on s’auto-pressurise. C’est ça le plus grave : on est nos propres bourreaux », renchérit Coffee. À la base, lui est musicien et prof de musique. Le stream ?« C’était un passe-temps, j’aimais juste partager des jeux vidéo rétro auxquels je jouais », précise-t-il. Sauf qu’en mars 2020, le confinement, encore lui, change la donne. « Tous mes cours et les dates de concerts étaient annulés, il fallait que je m’occupe autrement ». Il bascule à quasi plein temps sur Twitch. « J’ai fait jusqu’à 300 heures de stream par mois, à peu près 10h/jour» précise Coffee. Et encore, il ne s’agit là que des heures de stream. « Avec les réponses aux questions des internautes, les messages privés sur les réseaux sociaux, les redifs Youtube à uploader, les tests techniques, je faisais facile du 15h/jour du lundi au dimanche », concède-t-il.

Satisfaire l’algorithme de Twitch avec de la régularité

Pour exister sur Twitch, il faut savoir jouer des coudes. 8 millions de streameurs diffusent chaque mois sur la plateforme. La concurrence est rude. « La plateforme insiste sur la régularité : diffuser le plus souvent possible, de manière régulière, et c’est le plus compliqué à tenir », décrit Coffee. La moindre absence se retrouve sanctionnée par une baisse du nombre de viewers. Résultats ? Les créateurs et créatrices ne prennent pas ou peu de repos. « Il y a un stress constant. J’avais continuellement peur de perdre des viewers [spectateurs et spectatrices], je regardais mes stats de manière obsessionnelle et je m’empêchais de m’arrêter », confesse Pépipin. 

Comment satisfaire l’algorithme ? Apparaître en page d’accueil ?« On pense avoir un impact là-dessus et en fait, on s’aperçoit qu’il y a une part de chance et d’aléatoire complet », avance Aubin, ancien de chez jeuxvideo.com, sur Twitch depuis un peu plus de 4 moisSelon nos informations, Twitch France a également à cœur de diversifier son audience, encore très masculine, et peut mettre volontairement en page d’accueil des lives portés par des personnes minorisées ou des médias qui touchent ce genre de public.

Ce fonctionnement nébuleux poussent les streamers à privilégier des contenus qu’ils pensent taillés pour l’algorithme et à délaisser ce qu’ils faisaient au départ. « À force de vouloir tout contrôler, on fout en l’air notre vie perso et les raisons même pour lesquelles on est venu sur Twitch », appuie Coffee. « Plus tu te focalises sur ces outils, plus tu vas oublier pourquoi tu fais des vidéos. C’est extrêmement vicieux. Le truc le plus sain, c’est de se couper des stats », assure Léo Grasset, aka Dirty Biology. En 2018, il publiait une vidéo intitulée Les problèmes psychologiques des youtubeurs. Il y analysait cette course à l’algorithme et la place du facteur chance dans le succès ou non d’une chaîne. Des mécanismes identiques à ceux qui régissent Twitch aujourd’hui. 

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Un stream d’Aubin // Source : Capture d’écran

« L’algorithme devient presque une entité indépendante, évanescente. Tout le fonctionnement de ces plateformes poussent vers l’omniprésence. Le modèle économique tient là dessus », analyse Bastien Louessard, maître de conférence en Sciences de la communication à l’université Paris 13, qui s’intéresse aux créateurs du web. Il est notamment l’auteur de Scène de la vie culturelle : YouTube, une communauté de créateurs

Ce qui fait dire à Nat’Ali, streameuse française historique : « Twitch a un fonctionnement qui encourage le ‘crunch’ », en référence à ces périodes de travail intense pratiquées par beaucoup de studios de développement de jeux vidéo pour boucler un jeu à l’approche de sa sortie. « La plateforme encourage la surproduction de contenus et l’épuisement de ses créateurs. Twitch ne t’enverra jamais de message pour te mettre en garde que tu fais trop d’heures ou que tu devrais faire une pause. C’est une entreprise privée qui pense avant tout à ses intérêts », ajoute-t-elle. 

La place des statistiques et autres analyses d’audience présentées sous forme d’accomplissements, de succès, sont notamment pointés du doigt. «Twitch est tout le temps en train de nous agiter un truc brillant sous le nez pour nous pousser à attirer toujours plus de monde», relève Coffee.

Contacté, un porte-parole de la plateforme américaine assure : « Nous travaillons sans relâche pour faire de Twitch le meilleur endroit où un streamer puisse construire une communauté solidaire et engagée.» Et de promettre « une programmation ciblée pour soutenir les streamers de Twitch face à des défis tels que l’épuisement professionnel, la définition de limites et d’autres pressions qui accompagnent une carrière dans la création de contenu en ligne », sans plus de précisions. Les streameurs sont invités à se tourner vers la page Twitch Cares (uniquement en anglais).

Un modèle économique précaire

De l’avis des streameurs et streameuses interrogées, c’est d’abord l’instabilité économique qui génère le plus d’angoisse. Les revenus des créateurs ne dépendent pas directement de la fréquentation. Ce qui fait d’abord vivre les streameurs, ce sont les « subs » (pour subscribers) : des spectateurs ou spectatrices qui payent un abonnement et peuvent profiter de petits avantages octroyés par leur streamer préféré. Pour un mois d’abonnement, comptez 4 euros. Sur cette somme, Twitch prend 50 %, les créateurs, l’autre moitié. « Auxquels il faut encore retirer les cotisations sociales, soit un quart versé à l’URSSAF », précise Coffee. Soit 1,70 € environ. Pour s’assurer un revenu décent, il en faut… quelques-uns.

« En deux jours, je me suis retrouvée dans la galère »

Nat’Ali

D’autant qu’en août 2021, la plateforme a soudain décidé de baisser le montant des « subs » de 5 euros à 4 euros. « Je commençais tout juste à me dégager un Smic et en deux jours je me suis retrouvée dans la galère. Des années de travail effacées comme ça, juste parce que Twitch en a décidé ainsi », peste Nat’Ali. Twitch finit par reconnaître que le nouveau modèle entraîne des baisses de rémunération pour la plupart des streameurs et streameuses, et propose un mécanisme de compensation basé sur la moyenne des mois précédents. « La précarité financière des streameurs est bien réelle et souvent très éloignée des fantasmes imaginés par les internautes », détaille Bastien Louessard. 

Une fuite de données publiée sur 4chan en octobre 2021 a permis de lever le voile sur la réalité financière des streameurs. On y découvre que 95 % des streameurs qui diffusent ne sont pas « affilié s» c’est-à-dire qu’ils réunissent moins de… 3 viewers en moyenne sur leur chaîne. Sur les plus 8 millions de streameurs recensés sur Twitch, seuls 8 000 personnes gagnent plus d’un Smic, soit 0,054  %. Au passage, on y apprend que seules 3 femmes figurent dans le top 100 des streamers les mieux payés. De quoi relativiser sérieusement le mythe de l’eldorado financier, fantasmé par beaucoup. « Le mois dernier, j’ai eu 200 subs. Le mois d’avant c’était 400. C’est hyper variable. En décembre, j’ai touché l’équivalent d’un SMIC, ce mois-ci ça sera autour de 300€ net. Pour 200 heures/mois, c’est sûr que c’est peu », précise Coffee.

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Un stream de Coffee // Source : Capture d’écran

Le calvaire des streameuses, harcelées par de nombreux hommes

À cela, il faut ajouter l’impact du harcèlement vécu par beaucoup de streameurs, et surtout de streameuses. À la question : qu’est-ce qui te semble le plus néfaste sur Twitch ? Pépipin n’hésite pas une seconde : « Le fait que je sois une femme. C’est simple, des hommes viennent continuellement me harceler. J’ai fermé tous mes MP [messages privés, ndlr]. Pendant un temps, j’ai même arrêté les moyens de contacts pro. À 70 %, c’étaient des mecs qui faisaient semblant de passer commande pour me draguer lourdement » détaille-t-elle

Et elle n’est pas la seule. «Je ne compte plus les mecs qui me demandent des photos de mes pieds, qui veulent devenir mes esclaves ou projettent des obsessions malsaines sur moi », témoigne Nat’Ali. « C’est comme ça, on est constamment jugées sur notre physique, sur nos capacités à jouer aux jeux vidéo. Je reste persuadée que ça aurait été moins dur si j’avais été un mec », ajoute-t-elle. Sur Twitter aussi, les témoignages de streameuses sous le hashtag #DoBetterTwitch se multiplient. Plusieurs collectifs de streameuses se sont aussi montés. Notamment Among Meufs, dont fait notamment partie Pépipin : «On a toutes reçu des dick pick, des MPs creepy [gênants et angoissants, ndlr], remplis de fantasmes sexuels. On se soutient

« Nos créateurs sont au cœur de notre activité chez Twitch, et leur sécurité est notre priorité absolue. Le harcèlement contre tout membre de notre communauté est interdit par notre Ligne de conduite de la communauté, et nous prenons des mesures rapides contre les utilisateurs qui enfreignent ces règles »; assure un porte-parole de Twitch. Sur son site, une publication « Gérer le harcèlement dans le chat» recommande quelques actions aux streamers. « Il y a vraiment du mieux et Twitch essaie d’améliorer les choses de ce point de vue, là mais c’est encore insuffisant », précise Pépipin.

Le 1er septembre 2021, déclaré Day Off Twitch, des milliers de streamers basés aux quatre coins du monde se mettent en grève pour dénoncer le manque de mesures prises par Twitch pour lutter contre le harcèlement. Un événement totalement inédit par son ampleur et son suivi. Un début de revendications communes aux streameurs ? « Avec un syndicat, on pourrait changer les choses. Mais soyons réalistes, il ne verra jamais le jour. Aucun de nous n’est salarié de Twitch, on est tous auto-entrepreneurs », lâche Nat’Ali. Et de conclure, en se marrant : « C’est quand même l’utopie capitaliste parfaite.»