Des militantes féministes accusent Instagram de discrimination. Elles ont saisi la Défenseure des droits dans l'espoir de pouvoir enfin avoir plus transparence sur le processus de modération du réseau social.

Comment faire pour qu’Instagram arrête de discriminer ? C’est la question que posent les militantes féministes de la plateforme. À peine plus d’une semaine après avoir été censurées pour avoir posé la question « Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? », plusieurs féministes ont décidé de ne plus se contenter des réponses d’Instagram.

Pauline Harmange, l’autrice de Moi les hommes, je les déteste, Anaïs Bourdet, la créatrice de Paye ta Shnek, et les comptes féministes Préparez Vous Pour la Bagarre, Olympe Rêve et Mécréantes ont saisi la Défenseure des droits mercredi 3 février. Leur saisine est importante : c’est la première fois en France que la Défenseure, Claire Hédon, est saisie pour un problème de discriminations sur Instagram, ce qui pourrait obliger la plateforme à donner plus de détails sur le fonctionnement de son algorithme de modération.

Une saisine pour discriminations de la part d’Instagram

Ce n’est pas la première fois que les Défenseurs des droits interviennent sur des problématiques ayant trait au numérique. En 2019, Jacques Toubon, le prédécesseur de Claire Hédon, insistait déjà sur la brutalité du cyberharcèlement et préconisait de mieux former les enseignants sur le sujet. En novembre 2020, la Défenseure des droits avait également rendu un avis très critique contre la proposition de loi « sécurité globale » et son article 24 controversé. Elle avait notamment estimé que la loi pourrait « porter atteinte à la liberté de communication, à l’expression des idées et des opinions », et qu’elle « aurait pour conséquence d‘empêcher de manière générale la diffusion d’images » en ligne.

Mais c’est bien la première fois que la Défenseure est saisie spécifiquement au sujet d’Instagram, nous a confirmé son service de presse.

Les militantes féministes ont précisément saisi la Défenseure des droits au motif de discriminations de la part du réseau social. Plus concrètement, elles évoquent dans un communiqué de presse être victimes de shadow bans (le fait de rendre moins visible le contenu de certains comptes), de censure abusive, et de cyberharcèlement de meute à cause de leur « opinions politiques ».Ce sont surtout les « graves dysfonctionnements » de la part de la modération d’Instagram qu’elles critiquent, et un système déséquilibré.

Comme Numerama l’avait montré dans un précédent article, les décisions de la plateforme en termes de modération sont parfois excessivement dures envers les comptes féministes. Ainsi, le hashtag #cisbulles, créé par le compte Olympe Rêve afin de parler de la « fragilité de l’égo des hommes cisgenre » a été immédiatement supprimé par Instagram au prétexte qu’il ne «  respectait pas les règles de la communauté ». Cependant, des hashtags misogynes autrement plus violents existent sur la plateforme et rencontrent beaucoup de succès : #feminismiscaner, et #feminazi et #antifeminism comptent chacun plus de 100 000 publications.

Les hashtags misogynes ne sont pas modérés de la même façon que les hashtags féministes // Source : Capture d’écran Numerama / Instagram

Au final, estime Léane, la créatrice du compte Mécréantes que nous avons jointe par téléphone, c’est « l’accumulation de plein de choses sur lesuqelles Instagram n’agit pas » qui a fini par épuiser les militantes et les pousser à saisir la Défenseure.

« Un pouvoir d’injonction »

Selon la Constitution, le rôle de la Défenseure des droits est de «  veiller au respect des droits et libertés ». Concrètement, il s’agit de faire en sorte que les citoyens ne soient pas lésés par une disposition particulière du droit ou par les décisions d’une entreprise privée. Ce qui est exactement le cas pour les militantes féministes d’Instagram selon elles.

Cependant, la Défenseure des droits ne dispose que d’un pouvoir de recommandation : elle ne peut pas prendre unilatéralement des sanctions envers une entreprise. Elle peut néanmoins exercer un certain pouvoir de pression : dans le cas où une entité ne suit pas les recommandations émises par la Défenseure, elle peut exercer un « pouvoir d’injonction », et demander à ce que des sanctions soient appliquées. Elle peut également demander le versement d’une amende.

Plus qu’une réparation financière, les militantes à l’origine de la saisine demandent une protection : « Nous faisons du contenu politique, et il faut qu’on ait des moyens de défense contre le cyberharcèlement », demande Sabrina, la créatrice du compte Olympe Rêve. Les militantes réclament également la possibilité de faire des signalements pour motif sexiste, plus de modérateurs humains, que les procédures de recours soient facilitées, et qu’un outil de signalement en cas de raid de cyberharcèlement soit mis en place.

Faire pression sur Instagram

Ce qui intéresse également les militantes, c’est la capacité de la Défenseure d’enquêter. Les Défenseurs des droits disposent en effet de larges pouvoirs d’investigation, qui leur permettent de vérifier s’il y a bien eu discrimination. Ils disposent d’un avantage majeur : « les personnes mises en cause ne peuvent pas refuser de communiquer une information au Défenseur des droits », comme il est expliqué sur son site. Dans le cas d’Instagram, cela signifierait lever, au moins en partie, le voile sur le fonctionnement de l’algorithme de modération que le réseau social utilise.

De plus, même si la Défenseure ne prend pas de décisions juridiques, ses avis sont pris très au sérieux. Si elle rend un avis en faveur des militantes féministes, cela serait un grand pas en avant pour plus de transparence dans la modération de tous les réseaux sociaux, estiment-elles. « Ça nous permettrait d’être prises au sérieux », explique Léane. « Historiquement, ils prennent des décisions progressistes, un avis dans notre sens permettrait de faire émerger de nouvelles pistes de réflexion ». Pour l’instant, les différents Défenseurs des droits n’ont jamais rendu d’avis sur Instagram. Ce serait donc une première, qui pourrait avoir des conséquences importantes sur le fonctionnement de l’algorithme de modération.

Tout cela reste pour l’instant hypothétique : rien ne dit que la Défenseure va accepter de se saisir du dossier. Si elles sont convaincues que leur demande sera acceptées, les militantes pour l’instant pas encore reçu de réponse. Elles devraient avoir plus d’informations à ce sujet d’ici quelques semaines.

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