Sur Instagram, les publications des comptes de militantes féministes ont été supprimées pendant le week-end. La raison invoquée est la même que sur Twitter : ces publications allaient « à l'encontre des règles de la communauté », et ont été supprimées pour « discours ou symboles haineux ». Les militantes à qui nous avons parlé ont pourtant l'habitude de ce genre de censure. Elles dénoncent un système de modération qui ne les protègerait pas assez, et qui les ferait parfois disparaître.

Lorsque, le 25 janvier, la créatrice du compte Préparez Vous Pour La Bagarre décide de publier à son tour la question «  Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? », elle se doute que son post ne restera pas très longtemps en ligne.

Déjà, parce que la question avait été censurée sur Twitter. Mais surtout, « toutes mes publications avec le mot « hommes » sont supprimées  », nous assure-t-elle. Alors, lorsque deux heures après sa publication, son message a en effet été supprimé, elle n’a pas été si surprise. Et elle n’est pas la seule dans ce cas : plusieurs militantes, donc Caroline De Haas, ont vu leurs photos être enlevées d’Instagram.

« Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? » est la question qui a secoué Twitter ce week-end et ce début de semaine. Le compte de Mélusine, une utilisatrice de la plateforme et féministe revendiquée, a en effet été suspendu pendant 12h pour avoir posé cette question, pourtant pertinente.

Depuis, Twitter a reconnu auprès de Numerama avoir fait une erreur de modération, et assuré avoir remis en ligne quasiment tous les comptes suspendus — bien qu’il y ait à nouveau des suspensions ce 27 janvier. Instagram a fait de même mercredi 27 dans la journée, en reconnaissant auprès de nous avoir « supprimé par erreur » la publication de Caroline De Haas.

La photo a depuis été remise en ligne, mais ce n’est pas encore le cas de toutes les publications.

« J’ai peur des hommes »

Cela fait des mois que l’expérience de certaines utilisatrices féministes d’Instagram se résume à deux mots : « discours haineux », le motif invoqué par la plateforme pour supprimer leurs contenus, nous expliquent celles avec qui nous avons échangé. Sauf que les justifications de « discours haineux » seraient infondées : selon elles, leur contenu est supprimé parce qu’elles parleraient « des hommes ». Pas besoin d’aller jusqu’à aborder le sujet du viol pour se faire censurer :  c’est l’utilisation du terme en tant que généralité qui dérangerait.

« Certaines de mes stories ont sauté quand je parlais des « hommes », alors que je disais juste « j’ai peur des hommes » », explique Sabrina, la créatrice du compte Olympe Rêve. « J’ai eu deux posts récemment qui ont été supprimés à cause de ça. À chaque fois, je suis étonnée, parce que ce ne sont pas les contenus les plus radicaux qui sautent, mais ceux les plus “généralisateurs” », analyse-t-elle.

Même lorsqu’il est appliqué à des théories féministes sociologiques, le terme « homme » favoriserait le fait de se faire censurer par les plateformes. « Dès qu’on parle de domination masculine, ça ne passe plus », s’énerve la créatrice de Préparez Vous Pour La Bagarre. « Il s’agit pourtant ici d’utiliser des concepts qui permettent de penser et de poser des questions sur les discriminations. C’est très grave. »

Les livres et les mèmes sont également concernés

Même les contenus humoristiques ou culturels sont supprimés par Instagram. Un mème partagé par Préparez Vous Pour La Bagarre a déjà été supprimé trois fois. Le mème en question dit : « Le clitoris a 8000 terminaisons nerveuses, mais reste moins sensible que l’égo des hommes blancs sur internet. »

Source : Instagram

Le titre du livre de Pauline Harmange, Moi les hommes, je les déteste, serait également souvent censuré sur la plateforme, nous explique l’autrice au téléphone. Son compte personnel n’a jamais été censuré lorsqu’elle parlait de la sortie de son livre, mais les autres n’ont pas eu le même traitement, remarque-t-elle.

« Ça me perturbe, parce qu’on parle juste d’un livre.  Je ne me sens pas censurée, et ça ne m’empêche pas de faire mon travail. Mais de voir qu’il y a des suppressions quand on veut seulement dire qu’il y a un problème dans le patriarcat, je trouve ça effrayant. » À noter qu’il n’y a pas que sur les réseaux sociaux que le livre de Pauline Harmange est menacé de censure. En septembre, un chargé de mission au ministère de l’Égalité entre les femmes et les hommes avait menacé de saisir la justice pour «  provocation à la haine ».

Un système déséquilibré

Les militantes dénoncent surtout un système injuste, qui les pénaliserait plus que les hommes. « J’ai lancé le hashtag #cisbulles pour dénoncer le fait qu’ils avaient un égo aussi fragile qu’une bulle de savon » explique Sabrina, la créatrice d’Olympe Rêve. « Mais il a été jugé « contraire aux règles de la communauté« , et il n’apparaît plus ».

En effet, lorsqu’on le cherche sur Intagram, un message s’affiche, indiquant que « la communauté Instagram a signalé du contenu susceptible de ne pas respecter ses règles ». Pourtant, des hashtags misogynes autrement plus violents peuvent continuer à exister sans problème. Le populaire #feminazi a plus de 270 000 publications, #antifeminism plus de 200 000 publications, #fuckfeminism plus 50 000. Aucun n’a été jugé contraire aux règles de la communauté, et Instagram ne considère pas non plus qu’il s’agit de « discours haineux ».

Les hashtags misogynes ne sont pas modérés de la même façon que les hashtags féministes // Source : Capture d’écran Numerama / Instagram

Surtout, les militantes dénoncent un système déséquilibré qui ne les protège pas. « Depuis septembre, j’ai fait plus de 200 signalements pour insultes », explique Pauline Harmange, « pour seulement une vingtaine qui a abouti. Et ce n’est jamais reconnu comme du harcèlement ».

La créatrice d’Olympe Rêve explique également avoir subi un raid de cyberharcèlement, à la suite de la publication d’une story par un compte de « conseils en séduction ». Le compte en question a demandé à ses abonnés d’aller parler en masse à Sabrina, afin de l’obliger à lui répondre sur un sujet précis. C’est encore aujourd’hui la première story affichée sur son profil, dans laquelle on lit cette demande : « Faites en sorte que sa communauté voit mes réponses. Il faut que ses abonnés viennent écouter les réponses et visionner mes vidéos ». Il traite également Sabrina de « gourou ». « Je l’ai signalée plusieurs fois à Instagram pour harcèlement, et sa story est toujours à la une de son profil », dénonce-t-elle.

Instagram se remet-il en question ?

Joint par Numerama, Instagram (qui appartient au groupe Facebook) a précisé que la phrase en elle-même « n’enfreint pas les règles de la communauté », et a, comme Twitter, reconnu avoir fait une erreur dans la modération. Mais reste que les questions des militantes sont encore sans réponse : pourquoi « hommes » est-il plus censuré que d’autres ? Les hashtags misogynes vont-ils être supprimés ? Sur ces sujets, nous n’avons pas encore eu de réponses.

Ce déséquilibre a, en attendant, des conséquences directes sur les utilisateurs et utilisatrices. « Je m’autocensure proactivement maintenant », explique Sabrina. « Mais cela a un impact pour nos abonnées aussi, parce qu’on fait un travail d’information. C’est pas qu’un enjeu de liberté d’expression : on ferme la porte à des personnes qui en ont besoin », regrette-t-elle.

Il est toujours possible de faire appel des décisions d’Instagram, mais les réponses sont lentes, et changent rarement le résultat. À la suite de la suppression de sa publication dans laquelle elle écrivait « Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? », la créatrice de Préparez Vous Pour La Bagarre a fait appel. Instagram lui a donné la possibilité de déposer son dossier auprès de la Cour suprême du réseau social, instaurée il y a peu par Mark Zuckerberg. Elle va saisir cette opportunité, dans l’espoir de changer les choses.

Mise à jour du 2 février 2021 : Les publications de Préparez Vous Pour La Bagarre et de Pauline Harmange ont été republiées par le réseau social. Préparez Vous Pour La Bagarre n’a pour l’instant pas eu de nouvelles de la part de la Cour suprême de Facebook.

Partager sur les réseaux sociaux