Derrière les délais pour obtenir les résultats des tests PCR, le personnel scientifique se dédie corps et âme pour l'analyse des échantillons. Ces humains sont pourtant souvent oubliés. Reportage dans les coulisses du dépistage PCR à la Covid-19.

« La charge mentale liée à l’enjeu qui pèse sur nous est importante », nous confie Benoit Chassain, biologiste médical et président du réseau de laboratoires Cerballiance en Ile-de-France. S’il ne cache pas sa fatigue face à la charge de travail, celle-ci semble bien peu de choses à ses yeux, face à l’importance de sa mission. Voilà maintenant plus de 6 mois que ce réseau de laboratoires médicaux, comme tant d’autres, s’adapte progressivement au contexte si particulier de la pandémie de coronavirus afin de réaliser le dépistage PCR, entre achats de matériel, recrutements et nouvelles pratiques.

Le quotidien des équipes a été entièrement chamboulé. C’est ce que montre notre reportage exclusif, réalisé la dernière semaine de septembre 2020 par Numerama en région parisienne, alors que la deuxième vague de l’épidémie est définitivement vérifiée.

« On court toute la journée »

Derrière les délais qui s’allongent dans le dépistage PCR, tant pour la prise de rendez-vous que pour les résultats, des humains sont dévoués au quotidien aux analyses, et ils doivent aller toujours plus vite face à toujours plus de tests, et la pression d’un travail essentiel en temps de pandémie. C’est valable en laboratoire de proximité, mais aussi sur les plateaux techniques. Car une fois votre échantillon prélevé, il ne suffit pas de mettre le tube dans une machine pour que le résultat sorte en une dizaine de minutes. Le résultat PCR est le fruit de tout un processus, dont une grande partie est réalisée sur des plateaux techniques, vers lesquels sont acheminés les échantillons dans les heures suivant le prélèvement. Numerama a pu visiter l’un de ceux appartenant aux laboratoires Cerballiance, qui nous ont ouvert leurs portes.

Nous y avons rencontré Sabria Boudjahlat, technicienne de laboratoire, référente du secteur Covid-19. Elle travaille sur ce plateau technique, situé en région parisienne, depuis plus de trois ans maintenant. Il y a toujours eu une forte activité sur ce plateau, jamais de moment de blanc, mais à l’apparition du coronavirus, tout a été bouleversé de manière inédite. L’équipe est passée de deux à huit personnes, et ce n’est toujours pas suffisant pour tenir la cadence. « Le rythme a changé. On court toute la journée, en parcourant tout le laboratoire. » Les techniciens et techniciennes travaillent de 7h à 21h, avec une brève pause déjeuner le midi, puisque dans l’idéal il faut aboutir à 1 500 résultats de tests par jour. Les laboratoires Cerballiance espèrent augmenter rapidement l’équipe à 14 personnes pour soulager son personnel. Doubler les effectifs permettrait également au plateau de tourner 24h/24, et de produire jusqu’à 7 000 résultats par tranche de 24h. Sauf que recruter du personnel qualifié est difficile, tant la demande est forte dans ce contexte. Les offres d’emploi restent encore sans réponses.

Sabria Boudjahlat en train de travailler sur l’interprétation des résultats. // Source : Numerama / Arnaud Gelineau

« On oublie qu’il y a un humain derrière »

À mesure que le rythme accélère, la charge mentale s’accroît elle aussi.  Elle est « énorme », confirme Sabria Boudjahlat. «  Les tâchent s’enchaînent et quelques fois on a même du mal à toutes les accomplir en même temps », illustre à Numerama la technicienne de laboratoire. «  ll faut penser à la plaque [la plaque PCR, ndlr], (…) aux commandes, aux fournisseurs, aux différentes formations qu’on doit avoir pour pratique sur les nouvelles technologies, et à plein de choses en parallèle », sans compter les tests qui ne sont pas des tests PCR et qui doivent se poursuivre. Il y a, qui plus est, sans cesse de nouvelles urgences, qui viennent s’ajouter à des urgences en cours. Le temps défile et vient à manquer. À la fin de la journée, « les sept heures imparties sont déjà finies depuis longtemps, on termine la journée essoufflés ».

Avant la pandémie, Sabria Boudjahlat avait l’habitude de déconnecter de son travail, le soir, en rentrant chez elle. Dorénavant, ce n’est plus le cas. « Quand je rentre chez moi, je suis obligée de vérifier mes mails, de voir qui a fait quoi, je suis appelée en continu pour des pannes ou autres. » Elle n’arrive plus vraiment à décrocher : elle a l’impression d’être tout le temps au laboratoire, même quand elle est chez elle. « Depuis ce Covid, on n’aura jamais une vie normale », confie-t-elle.

Évidemment, ces délais ont des conséquences sur la gestion de l’épidémie et sur des vies, les patients restant désemparés pendant le temps d’attente, qui peut parfois dépasser la période d’isolement. Mais le mécontentement au sujet de ces délais fait trop souvent abstraction des enjeux matériels et humains.

  • Sur le plan matériel, ce sont les machines qui n’ont pas été construites pour une telle intensité peuvent avoir des pannes, les livraisons en réactifs chimiques ne sont qu’en petites quantités, les analyses peuvent faire face à divers aléas nécessitant de répéter l’opération sur un même échantillon.
  • Ensuite, tout au long de ce processus, il y a des êtres humains qui font les manipulations, contrôlent les machines, extraient et interprètent les résultats. Alors l’incompréhension du public face à la réalité du terrain est quelque chose qui a tendance à peser sur le mental des équipes.

Sabria Boudjahlat nous confie à ce sujet qu’en général, elle et ses collègues réagissent de deux façons différentes, en fonction de leur état. « Si on est épuisés, cela va nous mettre le moral à plat : ce sont des personnes pas réellement conscientes de ce qu’il se passe dans un laboratoire, de ce qu’on y fait et des efforts consentis. Moi je suis là depuis ce matin, je cours, je suis épuisée, je mets mon intellect, mon physique, je mets tout, et fin mot de l’histoire personne ne se rappelle qu’il y a un être humain qui bosse derrière. » Quand ils sont un peu plus reposés, le personnel arrive à faire abstraction, «  car sinon on finit rapidement démoralisés ». De toute façon, leur conscience professionnelle a de quoi être tranquille, car «  on fait de notre mieux chaque jour. »

Phase d’extraction du matériel génétique pendant l’analyse. // Source : Numerama / Arnaud Gelineau

« Sans cela, on n’aurait pas pu tenir »

Les équipes scientifiques que Numerama a pu rencontrer font preuve d’une concentration à toute épreuve, et arrivent à rester positives malgré les pressions et la charge de travail. Le personnel semble également être bien accompagné par la direction de ce plateau technique. Sabria Boudjahlat a quant à elle pris le temps, avant notre départ des lieux, de nous réaffirmer son admiration pour ses collègues. Elle se dit fière de faire partie d’une « équipe en or », car sans cela, sans ce soutien mutuel et cette cohérence d’équipe, ce serait tout bonnement intenable.

« Cela a révélé aussi une force extraordinaire dans les laboratoires, des équipes extraordinaires », tient à mettre en évidence le biologiste Benoit Chassain, qui se dit fier de ses équipes, qui se sentent investies par une mission. « On travaille effectivement comme on n’a jamais travaillé, mais avec une prise de conscience de l’ampleur de la mission qui est incroyable. Sans cela, on n’aurait pas pu tenir sur les six mois, et on sait que cela va continuer. »

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