Un nouveau compte Twitter a vu le jour mi-mai. Son but ? Exposer toutes les modifications des pages Wikipédia dédiées aux députés, lorsqu'elles sont faites anonymement et avec des adresses IP de l'Assemblée nationale. Son succès a été immédiat. Et son propriétaire compte bien étendre l'initiative plus loin.

C’est l’autre affaire qui accable Lætitia Avia, et qui est presque passée inaperçue tant l’enquête principale de Mediapart est édifiante.

Alors que la députée de La République en marche (LREM) est accusée par cinq ex-assistants parlementaires d’avoir tenu des propos à connotation sexiste, homophobe et raciste, la plaçant en total décalage avec le fait qu’elle était rapporteuse de la loi contre les contenus haineux sur Internet, l’intéressée a aussi cherché à caviarder sa page Wikipédia, pour retirer un passage désobligeant et ainsi soigner sa e-réputation.

S’adressant à une ancienne collaboratrice, elle déclare, dans un document audio où sa voix est reconnaissable : « Maintenant, c’est vraiment une de tes priorités de ta rentrée, c’est ma e-réputation. […] Wikipédia, il y a plusieurs choses à faire. Il faut prendre le contrôle sur cette page. Il ne suffit pas juste de supprimer le paragraphe sur Le Canard enchaîné, il faut le réécrire de toute façon et le sourcer quand on le réécrit. »

C’est cette dernière révélation qui a été un électrochoc pour Wiki Assemblée, un tout jeune compte sur Twitter. Ouvert le 15 mai, il propose tout simplement de consigner toutes les modifications qui portent sur les pages Wikipédia consacrées aux députés de l’Assemblée nationale, dès lors que ces éditions surviennent depuis les adresses IP attribuées au palais Bourbon, dans le 7e arrondissement.

L'Assemblée sur Wikipédia
Le bot est arrivé sur Twitter le 15 mai et il a déjà une forte visibilité.

« Suite aux récentes révélations de vandalisme sur Wikipédia par des politiques français, j’ai conçu ce bot pour tweeter toutes les suppressions anonymes de contenu depuis les adresses IP de l’Assemblée nationale. La pratique s’avère courante chez les députés. J’ai détecté des dizaines d’actes de vandalisme sur Wikipédia par des adresses IP de l’Assemblée nationale », explique-t-il sur Twitter.

Du fait de son caractère très ouvert sur le web, Wikipédia s’expose de fait à toutes sortes d’actes de vandalisme. Cela peut être des éditions rémunérées que des marques ou des personnalités publiques paient à des entreprises pour améliorer le ton d’un article. Cela peut être de l’autopromotion pour un site web. Cela peut tout simplement être de la malveillance ou une mauvaise blague.

Ces retouches ne passent cependant pas inaperçues, grâce aux bénévoles et aux outils de modération. Par exemple, une page Wikipédia trop souvent malmenée peut être verrouillée pour empêcher des anonymes ou des comptes trop récents de participer. C’est dans cette situation que se trouve la page de Laetitia Avia, qui interdit aux utilisateurs depuis moins de 3 mois ou ayant moins de 500 contributions de contribuer, afin d’éviter les retouches excessives contre elle, ou trop clémentes.

L’un des outils à disposition des participants est la possibilité de voir les adresses IP des postes informatiques depuis lesquels les éditions sont réalisées (cette visibilité pourrait toutefois disparaître un jour, pour des raisons par ailleurs légitimes). En effet, cela permet de remonter le point d’origine, dans la mesure où l’adresse IP correspond en gros à une plaque d’immatriculation du PC ou du smartphone sur le net.

Un bot qui scanne les pages Wikipédia à la recherche de certaines IP

C’est avec cette information publique que Wiki_Assemblée a développé son bot. Il lui suffisait de connaître les plages IP utilisées par l’Assemblée nationale et ensuite de scanner Wikipédia pour croiser les informations. Pour cela, deux sites ont été utilisés : WikiScan et Ripe, le registre régional d’adresses IP qui alloue les adresses IPv4 pour l’Europe. « Je n’utilise que des informations publiques », nous explique en message privé celui qui préfère garder son identité secrète.

« En plus de détruire le travail exceptionnel des bénévoles de Wikipédia, ces modifications anonymes essayent d’effacer des scandales qui devraient être de notoriété publique », s’agace Wiki_Assemblée, qui observe que « cette censure porte parfois sur des affaires judiciaires, de la fraude fiscale, de la corruption et des votes de lois. Ce compte a pour objectif d’exposer ces abus. »

Quelques élus ont d’ailleurs d’ores et déjà été épinglés : Florian Bachelier et Guillaume Chiche (LREM), Didier Quentin et Olivier Marleix (Les Républicains) et François Pupponi (sans étiquette), Thomas Thévenoud (ex-député). À chaque fois, le compte donne le nombre de lignes supprimées, la date de la modification et un extrait du contenu effacé — en général, cela ne dure pas, car les bénévoles voient très vite la magouille et renversent l’édition non justifiée.

Différences entre versions de Thomas Thévenoud Wikipédia
Un exemple de ce que repère le bot, avec une modification bien commode sur la page de Thomas Thévenoud, en 2013.

Ce travail, qui a tout de suite reçu un fort écho sur Twitter, puisque le compte de l’auteur a en quelques jours accueilli plus de 17 000 personnes dans ses abonnements, n’est pourtant pas une première. De nombreuses autres initiatives l’ont précédé, certaines toujours actives, d’autres. En France, on se souvient par exemple de wikiAssemblee (le nom est très proche), qui a été actif quelques mois en 2014.

À l’étranger, des projets ont aussi largement fleuri : Parliament WikiEdits de l’autre côté de La Manche, GCCAEdits, qui cible le gouvernement canadien, Parlamento WikiEdits pour les élus italiens, LTUParliamentEdits pour leurs homologues lituaniens, Bundes Wiki Edits en Allemagne ou encore Swiss Gov Edits et Israel Edits. Et les exemples pourraient être ainsi multipliés.

Wiki_Assemblée nous dit entendre justement élargir prochainement son travail à d’autres lieux de pouvoir : l’Élysée, le Sénat et plusieurs ministères, même si, il semble que les principaux dérapages viennent des parlementaires. «  À ma grande surprise, les ministères et l’Élysée sont assez sages par rapport à l’Assemblée nationale, qui commet la majorité des censures », nous confie-t-il.

Il pourrait toutefois y avoir des surprises. En 2016, une IP liée au ministère de l’Intérieur avait été bloquée pour une durée d’un an, car elle était utilisée pour vandaliser Wikipédia. L’affaire avait connu un retentissement médiatique, car elle avait été évoquée par Europe 1 et Le Canard enchaîné. « Cette IP pose plus de problème qu’elle n’apporte de chose positive » avait justifié l’administrateur qui était intervenu.

Jeu du chat et de la souris

L’auteur de Wiki_Assemblée, qui est au civil un chercheur en intelligence artificielle, nous explique-t-il, et qui se décrit comme apolitique et peu actif sur Wikipédia, se prépare toutefois à faire évoluer son bot. Car c’est le revers de la médaille d’un tel travail : à force de se faire épingler, les parlementaires comme leurs assistants vont de moins en moins passer par les ordinateurs de l’Assemblée.

« Les députés et assistants commencent déjà à mieux protéger leurs actes sur Wikipédia. Je détecte beaucoup moins de modifications depuis l’affaire Avia. Je voulais mettre la lumière sur ces actes avant qu’ils ne deviennent plus difficiles à détecter », explique-t-il. C’est pour cela d’ailleurs que le bot a signalé sur Twitter des modifications antérieures, parfois assez datées (2013 et 2017).

Les élus et leurs assistants commencent à éviter de faire des modifications depuis le palais Bourbon, pour éviter de se faire épingler. // Source : NonOmnisMoriar

Mais le chercheur n’entend pas en rester là. Si aujourd’hui son bot ne se concentre que sur les suppressions, il assure avoir « de nombreux projets pour faire évoluer le compte ». Par exemple, il nous indique travailler sur une fonction qui détecte automatiquement des suppressions contenant des mots-clés comme « affaires », « enquêtes » ou « procès » dans des pages d’élus.

Évidemment, toute la difficulté sera de constituer un ensemble de mots-clés pertinents, de repérer des adresses IP (au contraire des utilisateurs enregistrés, dont les modifications sont liées à leur pseudonyme) qui semblent peut-être ne s’intéresser qu’à des pages bien précises — comme celle d’un élu, par exemple — et, bien sûr, de scanner l’activité des pages des élus.

Pas question, donc, d’arrêter. Même si l’intéressé est conscient que son travail dérange. Des parlementaires ont-ils déjà tenté de le contacter pour l’amadouer ou lui demander de la clémence ? Il répond par la négative. Aucune prise de contact n’a eu lieu. Par contre, il déclare avoir « déjà reçu des menaces », alors même que le compte n’a que quelques jours d’existence. Ainsi va Twitter.

Partager sur les réseaux sociaux