La jeune militante écologiste Greta Thunberg est critiquée de tous les côtés. Certains la croient instrumentalisée, d'autres dénoncent son « incompétence ». Mais pourquoi une adolescente attire-t-elle tant les foudres ?

Peut-on être une adolescente et porter, dans le monde, la cause environnementale ? Le cas de Greta Thunberg, jeune Suédoise qui vient d’être invitée à l’Assemblée nationale pour débattre du sujet le 23 juillet ne manque pas de déchaîner les passions. Du côté des politiques, certaines voix s’élèvent pour dénoncer sa prétendue incompétence, voire son instrumentalisation — voix ralliées par de nombreux représentants de la société civile. Mais pourquoi, au juste, fait-elle si peur ?

Une grève suivie partout dans le monde

Greta Thunberg a fêté ses 16 ans en janvier dernier. Fille de deux artistes (sa mère est chanteuse d’opéra, son père acteur), elle s’est fait connaître en août 2018 avec la Skolstrejk för klimatet, littéralement la « grève de l’école pour le climat ». La mobilisation consistait à quitter l’école pendant une journée pour aller manifester pour l’environnement.

Greta Thunberg lors d’une grève. // Source : Wikipedia

L’adolescente suédoise demandait à son gouvernement de réduire ses émissions de carbone, comme l’exige l’Accord de Paris. Elle a passé de nombreux vendredis à faire grève. Ses actions ont eu un écho partout dans le monde : des étudiants ont suivi son exemple en Belgique, en Allemagne, au Canada, au Japon ou même en Australie. En mars, des dizaines de milliers d’entre eux ont marché à Paris.

La jeunesse dans la rue pour protéger le climat // Source : Léa Hamadi pour Numerama

Alors que les manifestations se multipliaient, Greta Thunberg a commencé à attirer l’attention du milieu politique. Elle a été invitée à des conférences sur le changement climatique, notamment la COP24 à Katowice.  Son discours s’est démarqué grâce à son franc-parler. Elle a mis les représentants des gouvernements face à leurs responsabilités, expliquant que leur silence est « presque pire que tout ». «  Le futur des générations qui viennent repose sur vos épaules », a-t-elle scandé.

Accusations et fausses rumeurs

Tout est allé très vite pour Greta Thunberg. Dès les premières heures de son mouvement de grève des écoles, elle a été très médiatisée. Ce sont d’abord des médias locaux qui se sont intéressées à cette adolescente qui se postait le vendredi devant le Parlement suédois. Certains ont fait son portrait, impressionnés par celle qu’ils ont appelée « la Malala suédoise », en référence à Malala Yousafzai, une militante pour la scolarisation des filles et prix Nobel de la Paix.

Les télévisions locales puis les médias internationaux se sont ensuite emparés de l’histoire. Greta Thunberg a fait la Une de magazines comme le Time. Elle a été citée par le magazine comme étant l’une des 25 jeunes les plus influentes de l’année. Cette exposition expresse n’a pas tardé à recueillir les critiques : elles se sont accentuées en France après l’annonce de sa venue à l’Assemblée nationale. Des élus s’en sont pris à elle dans des termes particulièrement violents.

Julien Aubert, député (Les Républicains) l’a qualifiée de «  prophétesse en culottes courtes », Florian Philippot (Les Patriotes) de « mini-gourou ». Le député (LR) Guillaume Larrivé a renchérit en parlant de « gourou apocalyptique » et Christian Houdet, conseiller régional en Nouvelle-Aquitaine, a écrit à son propos que «  la manipulation des enfants est le premier symptôme d’un totalitarisme en marche ».

D’autres ont repris et répandu de fausses rumeurs sur elle. La Suédoise aurait dit qu’elle pouvait « voir » le CO2. Cet argument a été utilisé pour la discréditer alors qu’il s’agit simplement d’une erreur de traduction de sa biographie, racontait Libération début mai.

Les principaux reproches faits à Greta Thunberg sont le fait qu’elle soit prétendument manipulée par sa famille ou par des entités économiques dont on ne précise pas toujours l’identité, ainsi que son inexpérience.

Les parents de l’adolescente ne sont pas du tout spécialisés dans l’écologie. Dans sa biographie, Scenes from the heart, elle raconte que c’est elle qui leur a fait part de ses angoisses sur le sujet. Elle est aussi devenue végane et a décidé de ne plus prendre l’avion avant de tenter de les persuader de suivre sa voie. Certains estiment également que sa famille et les médias se servent du fait qu’elle ait un syndrome d’Asperger (une forme d’autisme) et des troubles anxieux pour la rendre « inattaquable ». C’est ce qu’affirme notamment l’éditorialiste Laurent Alexandre dans une chronique publiée dans l’Express. Il n’y a qu’à se rendre sur le hashtag #GretaThunberg, en tendances Twitter ce 22 juillet, pour se rendre compte que rien n’empêche visiblement le fait d’attaquer l’adolescente.

Dans sa bio Twitter, Laurent Alexandre se présente comme un « anti-Greta Thunberg », en la taguant. // Source : Capture d’écran Twitter

On a également reproché à Greta Thunberg des liens avec des entreprises, notamment la startup d’un dénommé Ingmar Rentzhog. Il avait utilisé l’image de la jeune fille pour sa levée de fonds, mais cette dernière a expliqué qu’elle n’avait pas été consultée pour ceci. La startup a confirmé ceci et a assuré qu’elle n’avait signé aucun partenariat financier avec Greta Thunberg. Aucun autre lien financier avec une société n’a été avéré.

Dans un message publié sur Facebook et traduit par Reporterre, la militante expliquait : « II n’y a personne « derrière » moi, sauf moi-même. (…) Je ne fais partie d’aucune organisation. Je soutiens et coopère parfois avec plusieurs ONG (…), mais je suis absolument indépendante. » Elle ajoute : « je n’ai reçu aucune somme d’argent ni aucune promesse de paiements futurs, sous quelque forme que ce soit ». Selon elle, l’idée qu’un militant climatique puisse se battre pour de l’argent est «  complètement absurde ».

Pas scientifique, mais douée pour parler

Vient alors le reproche d’incompétence. Car Greta Thunberg n’a que 16 ans et évidemment aucun diplôme. Cela fait-elle d’elle une personne illégitime ? Pas forcément.

Pour le comprendre, il suffit de se replonger dans la sociologie de Bourdieu. Dans les années 1990, il distinguait deux formes d’autorité symbolique en politique : le capital personnel et le capital délégué. Le capital délégué est en quelque sorte le pouvoir qui découle de notre position officielle : on est écouté parce qu’on est ministre, représentant d’une association reconnue ou scientifique.  Le capital personnel est différent. Il provient non pas de notre statut ou des compétences qui nous ont amenés à notre position, mais de notre charisme, notre personnalité.

Plus récemment, des chercheurs de l’institut d’études politiques de Toulouse ont travaillé sur la notion de capital médiatique. Ils expliquent dans leurs travaux que «  certaines réussites politiques semblent indissociables de la forte présence médiatique [d’acteurs] ».

Les scientifiques alertent depuis des années sur l’urgence climatique — bien avant que le sujet soit devenu un sujet médiatique. Malgré d’importants pas en avant, leur médiatisation et surtout les actions politiques et économiques qui en découlent est encore faible. Greta Thunberg n’a peut-être pas leurs compétences, mais elle a le fort potentiel médiatique qui leur manquait.

De nombreux scientifiques, climatologues ou associations pour la protection de l’environnement se sont d’ailleurs félicités de la présence de Greta Thunberg et de la mobilisation plus globale des adolescents qui donnent du poids et rendent intelligibles leurs travaux. Car si Greta Thunberg use et abuse des punchlines et a parfois des discours un brin naïfs, ce qu’elle dénonce n’en est pas moins une vérité scientifique. Le réchauffement climatique est un fait et les multiples records de chaleur et épisodes caniculaires qui ont eu lieu en juin et juillet en sont une illustration parmi d’autres.

Qui pourrait imaginer qu’une exposition même imparfaite de ces problèmes fondamentaux et essentiels pour l’avenir soulève tant de haine ?

Crédit photo de la une : Wikipedia

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