Le ministre de l'Économie et des Finances s'est exprimé sur Libra. Problème : il n'en a retenu que Calibra, le projet de Facebook basé sur la cryptomonnaie. Pourtant, la plupart de ses questions trouvent leur réponse sur le site du projet.

Difficile de passer à côté de l’annonce de Libra, cryptomonnaie propulsée par Facebook et une vingtaine d’entreprises. Problème : entre le livre blanc Libra, la réserve Libra, le mode opératoire Libra et Calibra, le porte-monnaie Facebook qui se sert de la monnaie, la confusion règne. Si bien que le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire a par deux fois commenté la nouvelle, sur Europe 1 et à l’Assemblée, sans, semble-t-il, avoir pris le temps d’aller sur Libra.org, le site du projet.

Il faut dire que l’information « Facebook lance sa cryptomonnaie » a pris le pas sur le projet dans sa globalité. Pourtant, ce serait aussi absurde que d’affirmer en 2000 que la Société Générale ou un autre banque européenne lançait « l’euro, sa monnaie intercommunautaire ». Si toutes les informations sont disponibles, le site n’est pas très clair et nous pouvons, peut-être, apporter des réponses aux interrogations de Monsieur le Ministre.

Facebook n’est pas Libra

« Facebook a annoncé sa volonté de lancer à partir de 2020 sa propre monnaie numérique », lance en introduction Bruno Le Maire.

C’est faux. Ce que Facebook va lancer en 2020, c’est Calibra, un porte-monnaie numérique disponible dans ses applications (Facebook, Messenger, Instagram, WhatsApp) qui permettra, on le suppose, de faire des transactions. Il sera effectivement fondé sur Libra, cryptomonnaie soutenue par des entreprises aussi diverses que PayPal, Uber, Lyft, Spotify ou Iliad en France (Free) et des ONG. Facebook a joué un rôle d’impulsion côté technique et a un intérêt à Libra, mais le projet est open source, dirigé par plusieurs acteurs et décentralisé (chaque acteur peut opérer son nœud comme il le souhaite). Bref, Facebook est acteur du projet et aura sa propre intégration de la monnaie, mais Uber ou Free pourront l’utiliser sans passer par Facebook.

« S’il s’agit d’un instrument de transaction, pourquoi pas  », peut-on l’entendre dire : effectivement, c’est le cas pour Facebook.

Les banques centrales sont gagnantes

Le ministre poursuit en se demandant s’il s’agit d’une « monnaie souveraine  » s’inquiétant du rôle des banques centrales, qui régulent la finance dans « l’intérêt général  » et non dans « les intérêts privés ». Cette question a sa réponse : les banques centrales seront gagnantes avec Libra, dans la mesure où la monnaie est indexée sur les actifs de la Réserve Libra, investis dans des produits financiers à très faible risque. Le tout, pour éviter justement une spéculation ou une variation trop importante de la monnaie. Les plus cryptoanarchistes répondront d’ailleurs que Libra n’innove pas en ce sens, restant ancré dans le système financier traditionnel.

Ce sont, en revanche, les banques privées qui sont mises de côté : aucune n’est d’ailleurs partenaire de Libra.

Calibra, l’outil de Facebook utilisant Libra

Les données personnelles

Monsieur Le Maire s’inquiète ensuite des « données personnelles  », ce qui est bien normal quand Facebook est dans l’équation. Mais les garanties qu’il demande sont hors sujet : certes, il faudra surveiller Calibra, le porte-monnaie opéré par Facebook, mais Libra en tant que projet technologique de cryptomonnaie, soutenu par un consortium opérant depuis la Suisse, reste agnostique dans sa manière de fonctionner et n’est pas conçu pour agréger des données. En plus d’être open source et décentralisé.

Le monopole qui n’existait pas

Persuadé que Libra n’est que la cryptomonnaie de Facebook, Monsieur Le Maire rappelle une vérité qui aurait pu s’appliquer à la situation : son succès, s’il arrive, renforcera les monopoles du géant du web. Cela dit, ce n’est pas le cas d’emblée : Libra est géré par une gouvernance multiple. Cela signifie que l’usage technologique par Facebook de la monnaie ne devrait pas, a priori, être partagé par les différents acteurs du projet. Free pourrait utiliser Libra seul, tout comme PayPal ou Spotify pourront le faire.

Reste que Monsieur le Ministre touche un point sensible du projet Libra : les entreprises fondatrices qui pourront opérer Libra seront sélectionnées par un comité composé des entreprises à l’initiative du projet. Ne risque-t-il pas d’y avoir des jeux d’influence pour garder de côté de potentiels arrivants, concurrents sectoriels (on peut penser, en France, aux opérateurs) ? La question n’a pas été tranchée par Libra aujourd’hui.

Iliad (Free) lance aussi sa cryptomonnaie

De même, dans sa précharte, Libra semble interdire à un état de participer à la monnaie et d’investir des fonds et des ressources pour avoir un vote et un droit de regard sur ce que décident les membres : seules les entreprises, plateformes de gestion de cryptomonnaies et associations sont mentionnées.

Taxation internationale

C’est peut-être le point que Bruno le Maire n’a pas manqué : cette monnaie numérique, si elle fonctionne, devra amener à un cadre législatif global pour encadrer et correctement taxer les échanges. Mais rien ne dit, en l’état, que Libra ne permettra pas une harmonisation plus simple que les monnaies fiduciaires pour répondre à ces questions.

Quoi qu’il en soit, à l’échelle locale, le Libra en tant que monnaie sera échangeable contre des monnaies fiduciaires classiques et les paiements respecteront assurément les règles des états. On n’imagine pas un produit vendu sans TVA à un consommateur qui paierait en Libra plutôt qu’en euro.

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Bruno Le Maire // Source : APCMA France

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