Les neurchis sont des groupes Facebook organisés autour de thématiques plus ou moins loufoques qui rassemblent pour certains des dizaines de milliers de membres. Et donnent dans le même temps un coup de jeune au réseau social.

Depuis un peu plus de deux ans maintenant, Facebook se fait envahir par ce qu’on appelle les « neurchis ». Si vous avez plus de 30 ans, il est fort probable que vous n’en ayez jamais entendu parler. Pourtant, ces groupes francophones rassemblent des dizaines de milliers d’adeptes, et pour beaucoup, ils sont en train de transformer Facebook en lieu virtuel du cool. Qui l’eût cru ?

« Chineurs » d’Internet

Le terme neurchi, c’est du verlan. Cela signifie «  chineur » et il existe des centaines de ces groupes Facebook. Ils sont nés en France, même si l’on peut trouver des concepts similaires aux États-Unis comme le groupe « Why did you draw that » (pourquoi as-tu dessiné ça).

Sur les neurchis, des internautes, pour la plupart âgés entre 18 et 25 ans partagent des mèmes (blagues sous forme d’images à fort potentiel viral), des photos ou des textes. Il peut s’agir de copiés-collés d’une chose « chinée » (trouvée) en ligne ou d’originaux. Chaque groupe a sa thématique de prédilection.

Des neurchis. // Source : Capture d’écran Facebook

On trouve grosso modo :

    • quelques classiques du premier degré comme le neurchi de piticha dédié aux chats et le neurchi de doggos, dédié aux chiens ;
    • des neurchis de fans comme le neurchi de Kemar créé en hommage à un vidéaste ;
    • des neurchis plus axés « culture web » comme neurchi de mèmes ou neurchi de copy-pasta (on appelle ainsi des phrases répétées partout sur Internet) ;
    • des neurchis politiques ou liés à l’actualité, à l’image de neurchi de gilets jaunes, neurchi de faits divers, neurchi de forceurs où l’on dénonce le harcèlement et neurchi d’anarchistes ;
    • et d’autres plus improbables : neurchi d’huile d’olive, neurchi de psychologie de bar PMU, neurchi de LinkedIn ou encore neurchi de trébuchets, dont nous parlions dans le dernier épisode du podcast Random.
Une capture d’écran du groupe Facebook. // Source : Capture d’écran Facebook / Numerama

Des neurchis à plus de 27 000 membres

Ces groupes ou pages comptent entre une personne (neurchi de rattrapages) et plusieurs milliers. Neurchi d’anti-memes et neurchi de commentaires par exemple, rassemblent pas moins de 31 000 membres.

C’est en 2016 que le premier, neurchi de memes, est né. Nathan Thomas (c’est un pseudonyme), qui administre aujourd’hui plusieurs autres neurchis, l’a découvert au mois d’août de cette année-là. Il comptait alors 1 000 membres, se souvient-il.

Il y a ensuite eu neurchis de Gif, puis neurchi d’anti-memes, créé par Nathan en réponse à neurchi de memes. Ensuite, les groupes et pages se sont multipliés.

La bannière du neurchi d’anti memes. // Source : Facebook

En s’attardant sur l’identité des administrateurs de ces pages, on remarque rapidement que des noms reviennent. Jules, du neurchi de trébuchets, gère par exemple également neurchi de design de merde, neurchi de fautes d’orthografes [sic], et d’autres. Le nom de Nathan revient quant à lui à de multiples reprises. Il est entre autres à la tête de neurchi de copy-pasta, le « borderline » neurchi de cancer, neurchi de memes abstraits, et des dizaines d’autres.

Les membres de ces groupes eux sont majoritairement des jeunes, âgés de 15 à 25 ans.

Des groupes ouverts à tous

Rejoindre un neurchi, contrairement aux apparences, est assez simple. Il suffit dans un premier temps de demander à y adhérer, et répondre à quelques questions. Les réponses sont soumises aux modérateurs des groupes, qui choisissent de vous accepter ou non.  Cette sélection est plus là pour donner l’illusion de faire partie des privilégiés, ou d’être dans un espace restreint et donc sécurisé.

Aude, qui est notamment membre de neurchi de forceurs où l’on témoigne du harcèlement sexuel subi, nous raconte ainsi : « Ce que j’aime bien dans les neurchis, c’est que ce sont des groupes fermés, donc ma potentielle activité dessus reste discrète. »

Pour rester membre d’un groupe (car on peut en être exclu), il faudra ensuite respecter quelques règles comme l’interdiction des tags sauvages, c’est-à-dire le fait de mentionner un ami sous une publication en ne mettant que son nom, pratique ô combien populaire sur Facebook. « Accompagnez votre tag d’un petit mot jontil [sic], drôle, voire d’une déclaration d’amour », préconise à ce propos Neurchi de piticha à ses 27 000 membres.

Un piticha mignon, posté sur un neurchi dédié. // Source : Capture d’écran Facebook / Neurchi de piticha

Des espaces bienveillants (et drôles)

Les neurchis ne sont pas sans rappeler les sous-forums du site Reddit, organisés eux aussi par thématiques. Et comme sur Reddit, on y trouve le pire, et le meilleur.

Les fans de neurchis auxquels nous avons pu parler mettent ainsi surtout en avant le côté « drôle » des groupes, et leur aspect communautaire. Julie, qui a cofondé le neurchi de faits-divers, est ravie de ne plus manquer aucun événement sordide grâce à «  tous les chineurs » (un peu plus de 3 300 personnes) qui partagent sa passion. Thomas, qui a 17 ans et est lycéen, se sert lui des neurchis pour parler à d’autres scouts, dans « neurchi de memes for Boyscouts chasseurs de sangliers ».

« Les neurchis sont régis par des règles de respect de l’autre  » 

Il a trouvé sur ce neurchi un lieu réconfortant, avec «  son vocabulaire » et « ses références » bien à lui. « Si vous n’êtes pas scout, bonne chance pour comprendre les vannes, s’amuse-t-il. Parfois, je n’arrive même pas à en comprendre certaines, car il y a différents mouvements de scouts dans le groupe. »

Des fans vantent aussi la bienveillance des neurchis. Aude, qui a 23 ans et étudie le commerce, nous dit : «  les neurchis sont régis par des règles de respect de l’autre, ça évite de se retrouver avec des commentaires et des débats minables comme on peut en voir ailleurs sur Facebook. »

Les membres de certains groupes sont très solidaires. C’est le cas aussi bien dans neurchi de piticha, où l’on compatit à la mort des animaux de compagnie d’inconnus et où l’on s’échange les bons plans vétérinaires, que dans neurchi de forceurs. Dans ce dernier, Aude a ainsi trouvé «  une communauté de femmes et hommes soudés face à un phénomène malheureusement répandu. » Sous les publications, les réactions, likes et commentaires sont nombreux, et étonnamment respectueux, alors qu’Internet et les autres réseaux sociaux sont rarement un espace sûr pour les femmes.

Le pire n’est jamais loin

Tout n’est pas tout rose pour autant dans les neurchis. Sur neurchi de « cancer » (on désigne par ce mot toutes les choses jugées condamnables), il n’est ainsi pas rare de tomber sur des publications à caractère raciste, homophobe ou sexiste, sous couvert d’humour.

Les règles de neurchi de cancer. // Source : Capture d’écran neurchi de cancer

Ces débordements sont liés à la modération même des groupes. Les administrateurs des neurchis ont rarement plus de 25 ans, ils travaillent ou étudient, gèrent jusqu’à plusieurs dizaines de groupes chacun, et n’ont pas nécessairement le temps de faire le tri. Ni l’envie, parfois, reconnaît Nathan Thomas, qui administre neurchi de cancer.

Il admet : «  le groupe est effectivement borderline.  » « On a le droit d’y dire à peu près tout, ajoute-t-il. La seule limite c’est qu’on essaye de respecter les règles de Facebook [sur] la nudité, les images trop violentes ou des choses excessivement racistes par exemple. »

Pour lui, le groupe serait plus une «  sorte d’expérience sociale », qui vise à montrer que des Internautes qui postent des choses « cancer », c’est un « cancer » en soi. Les modérateurs existent bien, mais ils sont élus de manière régulière par les membres du neurchi, et ne sont du coup pas toujours les mieux indiqués.

Publication avec de nombreux messages racistes en commentaires — Ndlr : Cette capture d’écran été mise à jour à 19h. La première version avait coupé par erreur un bout de l’image partagée sur la publication Facebook d’origine. // Source : Capture d’écran Numerama
Plusieurs messages racistes ou antisémites restent parfois des heures sans être supprimés sur Neurchi de Cancer // Capture d’écran Numerama

Des « dramas » au harcèlement

Adrien, un amateur de neurchis, évoque un autre problème à propos de ces groupes : les « dramas de modérateurs ». Si l’ambiance est bon-enfant entre les membres (du moins la plupart), entre les administrateurs de neurchis, les relations sont parfois pour le moins tendues.

« Confidences de neurchis, à la base, c’était un super groupe, raconte l’étudiant de 19 ans. Mais rapidement il y a eu des disputes en interne, liées à l’égo des administrateurs. Le groupe s’est divisé en deux, et les contenus sont devenus du shitpost quasi-permanent. C’était à qui se montrerait le plus. »

Des administrateurs ont aussi organisé des raids pour détruire la concurrence. Ça a été le cas de Nathan Thomas. Neurchi de cancer, à la base, ne lui appartenait pas. Il n’appréciait guère ce groupe. Un jour, il a réussi grâce à un ami à s’y faire nommer administrateur, ce qui lui permettait de supprimer des membres. Il a alors lui-même nommé des amis administrateurs. Ensemble, ils ont supprimé les 5 000 et quelques membres de neurchi de cancer. Ils ont recréé un groupe du même nom, sur lequel ils ont invité les internautes.

Nathan Thomas

Parfois, les choses peuvent dégénérer, et sortir de la simple blague.

Sur neurchi de putasses (un groupe sur lequel on pouvait poster des photos de nus), une guerre a également éclaté entre les modérateurs. Il est difficile de dénouer le vrai du faux autour de cette histoire, mais elle s’est soldée, racontent certains, par des expulsions arbitraires et l’humiliation de femmes qui avaient posté des photos. Le groupe a depuis été supprimé, recréé sous un autre nom, puis de nouveau supprimé. Les modérateurs d’autres groupes se sont eux échangés des insultes ou moqueries répétées, au grand dam des membres des neurchis.

Sans les neurchis, plus de raison d’aller sur Facebook

Malgré tout ceci, les neurchis ont réussi un exploit : ramener de jeunes internautes sur Facebook et en faire un réseau edgy, parfaitement dans les codes sociaux du web. Le réseau social est en effet délaissé par beaucoup de moins de 25 ans, même s’il reste l’un des plus utilisés pour l’instant.

Facebook séduit de moins en moins les jeunes. // Source : Likes kopen / Wikipedia

Aude, qui ne venait sur la plateforme que pour consulter les pages dédiées aux animaux qu’elle avait likés, est désormais active dans une dizaine de groupes. Si elle n’y passe pas forcément plus de temps qu’avant, elle reconnaît laisser plus de commentaires ou de likes qu’elle ne le faisait.

Thomas lui, nous raconte que sans les neurchis, il n’aurait « plus de raison d’aller sur Facebook ».

En début d’année, un cabinet d’étude constatait pour la première fois que moins de la moitié des internautes américains âgés de 12 à 17 ans utilisaient Facebook au moins une fois par mois. Selon une étude de Médiamétrie datant de février 2018, les jeunes Français eux, passeraient en moyenne plus de temps sur YouTube et Snapchat que sur Facebook.