Le compte qui « parodiait » les prises de position de la députée Sandrine Rousseau, et s’adonnait à du harcèlement ciblé, a été désactivé par son propriétaire, et non supprimé ou bloqué par Twitter. Ce qui n’a pas empêché certains de crier à la censure. Mais que regrettent-ils exactement ?

Le temps sur Twitter ressemble parfois aux années-chiens : une minute en vaut sept, et une polémique peut enfler en quelques heures, même sans fondement. La dernière en date concerne « Sardine Ruisseau », un compte qui s’affirmait parodique et détournait l’image de la députée écolo Sandrine Rousseau pour moquer ses prises de position.

Ce compte, qui cumulait plus de 57 000 abonnés, a été désactivé le 22 juillet 2022. Lorsque l’on se rend sur le profil, il est désormais écrit que « ce compte n’existe pas », ce qui correspond à une suppression par son propriétaire, et non les conséquences d’un blocage de Twitter.

Le réseau social a même précisé à BFMTV qu’il n’avait pas agi sur ce compte, tenu par un utilisateur anonyme. « Comptes désactivés : le détenteur d’un compte a la possibilité de désactiver son compte à tout moment. Lorsque le propriétaire d’un compte désactive son compte, un message indique que la page est indisponible », lit-on bien sur le site officiel de Twitter. Un internaute qui semble proche du compte laisse d’ailleurs entendre que « Sardine Ruisseau » pourrait revenir bientôt en ligne.

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Le compte Sardine Ruisseau, désactivé.

« Sardine Ruisseau », le compte de cyberharcèlement apprécié des politiques et des médias

Le compte Sardine Ruisseau a été créé en septembre 2021, le mois où a été organisée la primaire du parti Europe écologie-Les Verts (EELV) pour désigner le ou la candidate à l’élection présidentielle. Sandrine Rousseau s’y était présentée et a créé la surprise, se qualifiant au second tour, et ayant manqué de peu la nomination (49 % contre 51 %).

« Ce n’est pas un compte parodique, c’est un compte de cyberharcèlement de la droite extrême », a commenté la députée ce 22 juillet, fréquemment prise pour cible par des utilisateurs du réseau social ainsi que par des membres de la sphère politique. Elle assume d’ailleurs avoir déjà demandé à faire censurer le compte, ce que « Twitter a toujours refusé » de faire, « malgré le fait qu’il lance régulièrement des raids et malgré les très nombreux signalements ».

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Des tweets qui ciblaient Sandrine Rousseau en utilisant sa photo.

Pendant des mois, le compte Sardine Ruisseau ressemblait beaucoup à celui de la femme politique : il usurpait notamment sa photo de profil et sa bannière. Il arrivait fréquemment que des internautes distraits ne se rendent pas compte de la supercherie, et se moquent de propos ridicules que le compte mettait dans la bouche virtuelle de la députée. Le compte a ensuite peu à peu modifié son esthétique et rendu plus visible la mention « (parodique) » dans son nom.

Sardine Ruisseau a aussi bénéficié de la complaisance de certains médias et personnalités politiques, jusqu’à un article dans la version papier du Point, jouant au jeu des 7 différences entre les gazouillis. Qu’importe que la députée se fende de messages pour souligner le cyber-harcèlement dont elle est victime. Le 20 juillet 2022 encore, un député LREM disait le « préférer » à la députée.

Quand la notion fourre-tout de parodie sert de prétexte

Pour quiconque fréquente les réseaux sociaux de près ou de loin, ce que l’on surnomme la « loi de Brandolini » devrait résonner avec force. Cet adage assure que l’énergie déployée à contrecarrer une fausse information est bien plus importante que celle nécessaire à la propagation d’une idiotie. C’est pour cette raison qu’un tweet qui propage une information sensationnelle fera toujours plus de « buzz » qu’un second gazouillis de correction.

C’est aussi pour cela qu’il est absolument impossible, pour une personnalité publique, de lutter contre ce genre de pratique qui frôle avec l’usurpation d’identité, surtout lorsqu’elle se cache derrière la notion fourre-tout de parodie.

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La députée NUPES rappelle d’ailleurs qu’en tant que femme politique, elle est bien plus régulièrement visée et que les vagues de cyber-harcèlement sont d’autant plus violentes.

Ces questionnements ont déjà été soulevés à maintes reprises en ligne, notamment sur le web francophone, avec le cas du site « parodique » Nordpresse.be, qui se plaisait à rédiger des titres d’articles qui pouvaient être pris au premier degré. Son administrateur affirmait que ses publications servaient à piéger les internautes pour mieux les éduquer aux fausses informations. Mais encore fallait-il que ceux-ci se rendent compte de leur erreur.

Il est souvent arrivé que le compte « Sardine Ruisseau » soit pris pour un vrai, et que cela génère des vagues de haine tournées vers la députée. Il est parfaitement impossible que son créateur puisse l’ignorer, vu combien de tweets sont parfois envoyés en direction de la députée, à cause de ses gazouillis.

Sur Internet, on peut désormais savoir que vous êtes un chien. Mais cela ne change plus rien.

Depuis plusieurs années s’est développée sur les réseaux sociaux, et Twitter en particulier, une nouvelle pratique appelée FemSpoofing, théorisée par l’experte en sémantique et désinformation Stéphanie Lamy. Puisant ses racines dans les méthodes de l’extrême droite et de la fachosphère, elle consiste à créer de faux comptes prétendument féministes afin de tourner la cause en ridicule et la décrédibiliser auprès d’un plus large public. Ces comptes peuvent se faire passer pour une personne réelle (comme Sandrine Rousseau) ou créer une fausse identité d’une personne fictive, militante de gauche, qui porterait des discours volontairement extrêmes et absurdes.

Il y a trente ans, on riait du fait que sur internet, personne ne pouvait savoir que vous étiez un chien. Désormais sur internet, les GAFAM, la police et la justice ont tous les moyens théoriques de savoir que vous êtes un chien, mais le nombre de canidés a tellement augmenté que cela ne fait aucune différence.

La quantité est devenue la meilleure arme de la fachosphère, qui ne fait même plus semblant de le nier. « Sardine Ruisseau » a pu publier plus de 4 000 gazouillis moqueurs en 10 mois, soit plus de 400 tweets par mois, sans être inquiété, et ce, malgré la souffrance de la personne visée par ce déferlement de moqueries.

Est-ce bien surprenant ?

Sur Twitter, l’homme le plus riche du monde multiplie les tweets sexistes et LGBTphobes et peut parler de « virus woke » sans être inquiété. Il a fallu cinq morts dans l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump pour que celui-ci voie son compte désactivé. Il a été prouvé scientifiquement que l’algorithme de Twitter amplifie plus la droite que la gauche. Et pourtant, l’espace médiatique est submergé par les cris d’orfraie, brandissant sur tous les plateaux de télé et tous les réseaux que l’on ne peut plus rien dire.

D’ici quelques jours, le compte Sardine Ruisseau sera peut-être revenu sur Twitter. Qui va s’en réjouir ? Et pour quelle raison ?