Une fuite de mails d’un géant médiatique russe révèle des partenariats entre les gouvernements russes et chinois pour diffuser conjointement des contenus politiques.

La fuite était presque passée inaperçue. Le média d’investigation américain The Intercept a récupéré des mails piratés du groupe audiovisuel russe VGTRK et détaille leur contenu dans un article publié ce 30 décembre 2022. On y découvre de nombreux échanges et rapports issus de réunions avec des entreprises médiatiques chinoises dans le but de se coordonner sur les messages politiques à diffuser. Les pirates anonymes avaient attaqué l’entreprise russe en avril et ont mis en ligne 13 téraoctets de fichiers privés.

Parmi les dossiers confidentiels, un accord bilatéral signé en juillet 2021 entre les instances officielles russes et chinoises indique explicitement que la coopération sur la couverture de l’actualité est un objectif majeur pour les deux régimes. Lors d’un sommet virtuel, des personnalités éminentes des gouvernements et des médias russes et chinois ont discuté de stratégies numériques et la coproduction d’émissions de télévision.

Le partenariat dispose que « les médias des deux pays doivent se soutenir mutuellement dans la couverture des événements majeurs […] Les parties ont noté la nécessité de développer des mécanismes d’échanges d’informations et d’opinions entre la Russie et la Chine […] L’échange d’opinion porte sur des questions d’intérêts mutuels aux deux pays. »

Des entreprises du secteur privé ont également participé aux réunions et font partie des signataires, notamment le géant chinois des télécommunications Huawei. Fu LinLin, directeur du département de la coopération en matière de contenu vidéo, ainsi que Liu Yunnan représentant de Huawei dans le secteur de la vidéo et du multimédia étaient tous deux présents, selon les documents.

Huawei est impliqué dans des partenariats de propagande avec la Russie. // Source : Pixabay / Numerama
Huawei est impliqué dans des partenariats médiatiques avec la Russie. // Source : Pixabay / Numerama

Un scénario pour cacher le travail forcé

Au total, 64 projets médiatiques communs ont été lancés et sont en cours de développement. Les agences de presse d’État TASS et Xinhua se sont engagées à échanger des reportages, et d’autres médias d’État ont accepté de publier des suppléments faisant la promotion de l’autre pays.

Les emails piratés sont bien plus révélateurs du contenu : en mars 2021, Alexander Balitskiy, chef du bureau de Pékin pour RTR, le service international de VGTRK, a envoyé un scénario aux instances chinoises sur le boycott des marques étrangères s’étant exprimé sur le travail forcé des Ouïghours. « Des entreprises mondiales ont joué dans la même équipe que les politiciens occidentaux, accusant la Chine du génocide des Ouïghours », indique le script. Les notes de production suggèrent un zoom arrière sur « des belles vues de champs de coton en cours de récolte par des machines ». Le journaliste doit ensuite expliquer que la CIA travaille sur des projets pour créer des troubles en Chine.

Des complots similaires ont d’ailleurs été diffusés après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le 7 mars, la chaîne publique CCTV, le journal Le Quotidien du peuple et Global Times ont propagé des affirmations du gouvernement russe selon lesquelles les États-Unis financeraient et développeraient des armes biologiques en Ukraine. Fin février, un faux reportage qui affirmait que le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait fui la capitale a été visionné 510 millions de fois sur la plateforme chinoise Weibo. Ces discours reprenaient mot pour mot la stratégie de désinformation russe. On comprend mieux « le soutien mutuel lors de la couverture d’évènements majeurs » énoncé dans l’accord de 2021.


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