Les entreprises qui mettent à disposition des trottinettes électriques en libre-service comptent sur des « chargeurs ». Ce sont des autoentrepreneurs « ubérisés » qui s'occupent de recharger les véhicules la nuit.

Tous les matins, un peu avant 7 heures, un homme sort des trottinettes Bird et Lime boulevard Sébastopol, à Paris. Il n’est pas employé de l’une ou l’autre des sociétés et il ne s’agit pas d’un cacheur de trottinette qui aurait eu des remords. Non : il s’agit d’un nouveau travailleur de l’ubérisation, rémunéré sur facture et sans contrat de travail, payé à la performance pour charger les flottes de trottinette en libre-service (free floating) dans les villes où elles s’installent.

La question est la première à revenir quand on traite des flottes de véhicules électriques en libre service sur Numerama : comment sont-ils rechargés ? Si les entreprises qui mettent à disposition des scooters emploient des gens qui font le tour de Paris en camionnette pour remplacer les batteries vides contre des batteries pleines, les startups aux trottinettes ne s’embêtent pas avec une telle logistique. Au lieu de cela, elles rémunèrent des chasseurs de trottinettes. Explications.

Cet homme est devenu riche en dormant, les traders le détestent !

Quand vous ouvrez l’application Bird — celle que nous avons testée pour cet article — il est tout à fait possible de ne jamais tomber sur l’option qui permet de devenir chargeur. Elle se trouve dans le menu de gauche et plusieurs étapes séparent le chargeur wannabe du chargeur d’élite. Il faut en effet renseigner quelques informations et surtout, un précieux numéro SIRET : c’est grâce à lui que des factures pourront être émises et que Bird pourra rémunérer son « partenaire  ».

Une fois cette étape validée, on entre dans le vif du sujet : trois pages de lignes directrices qu’il faut absolument lire pour passer à l’étape finale et qui sont entièrement rédigées en anglais. Dans la précipitation, l’entreprise n’a probablement pas eu le temps de tout traduire — on rappellera que le concurrent Lime propose aux Parisiens d’aller chercher ses casques… à San Francisco.

Les trois couleurs // Source : Capture d’écran app Bird

Bird gamifie sa tâche en proposant une rémunération qui dépend de la difficulté à trouver une trottinette. En pratique, un chasseur de trottinette va avoir accès à l’emplacement des véhicules vides et va devoir se débrouiller pour les récupérer :

  • Vert, c’est un véhicule facile, souvent dans la rue.
  • Jaune, c’est un niveau moyen — il faut peut-être entrer dans une cour d’immeuble.
  • Rouge, c’est un véhicule difficile à avoir. Il a peut-être été privatisé, mis dans un endroit difficile d’accès ou dangereux.

Plus la traque est difficile et plus un Bird est resté longtemps sans recharge, plus la rémunération est grande. L’entreprise rémunère entre 5 dollars (commun) et 20 dollars (extrêmement rare) par trottinette chargée.

Ramener les Bird avant 7 heures // Source : Capture d’écran app Bird

Mais une fois que la recharge est effectuée, précise le manuel, le chasseur ne peut pas se débarrasser de ses trottinettes devant chez lui. Il doit trouver un nid, des lieux définis par Bird comme propices à la location de trottinette. Il les voit sur la carte et doit les « réserver » pour un créneau de 30 minutes. S’il a plus de trottinettes qu’il n’y a de place dans un nid, il va falloir en trouver plusieurs. Géolocalisé, le chasseur ne peut déposer la trottinette que dans un rayon d’un mètre à peu près du nid. Il doit également positionner les véhicules comme sur une photo de référence et prendre en photo son nid avant de partir. Le tout, avant 7 heures du matin. Si les trottinettes ne sont pas déposées à l’heure indiquée, la rémunération baisse — d’après les témoignages américains, elle est divisée par deux au moindre dépassement.

D’après notre test, les chargeurs sont fournis gratuitement par Bird en France : aux États-Unis, il faut dépenser 10 dollars pour chaque chargeur prêté. Cela dit, l’entreprise ne prend aucune responsabilité en cas de défaillance qui pourrait entraîner un départ de feu ou des soucis électriques. Elle estime que c’est au chasseur de faire agréer son installation par un professionnel.

Combien ça rapporte, en pratique ?

Et même si l’idée de faire de l’argent en dormant pourrait séduire n’importe qui, il semble inespéré de devenir riche en chargeant des trottinettes. Comme dans tout phénomène lié à l’ubérisation, il est possible qu’être premier sur le bon plan soit rémunérateur pendant un certain temps, mais plus de personnes deviendront chargeurs, plus il sera difficile de trouver des trottinettes et d’optimiser son temps. On imagine mal pouvoir porter plus de deux trottinettes à la main, ce qui correspond dans le pire des cas à 10 dollars et dans le meilleur — presque impossible — à 40 dollars.

Il faut donc une logistique bien huilée : les Américains vont chasser en pick-up. Une chasseuse estime qu’avec 12 trottinettes chargées en une nuit, elle a gagné 85 dollars. Sur des journées bien pleines — ou chanceuses — on peut estimer gagner 2 500 dollars par mois, ce à quoi il faut déduire les cotisations (à peu près 22,2 % en France) des entrepreneurs, la maintenance d’un véhicule et son essence et, bien entendu, l’électricité consommée. À cela peut s’ajouter le temps passé à chasser les trottinettes qui n’est pas du temps de sommeil et, si les chasseurs ont plus de trottinettes que de chargeurs, un réveil en pleine nuit pour intervertir les prises.

Lime préfère les gros véhicules // Source : Capture d’écran Limebike

Si certains petits malins ont réussi à piéger l’algorithme en chargeant en boucle les mêmes trottinettes privatisées, la plupart des chargeurs imagineront cette activité comme une entrée d’argent d’appoint. Ou, pourquoi pas, un détour à effectuer pendant une livraison UberEats pour mettre une trottinette dans son coffre…

Si vous êtes chargeur sur Lime ou Bird, votre témoignage nous intéresse : n’hésitez pas à nous l’envoyer à redaction@numerama.com ou à le laisser en commentaire de cet article. 

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