Avec Kindle Direct Publishing (KDP), son service d'auto-édition, Amazon se présente en défenseur du livre grâce à une plateforme qui permet à de nombreuses personnes de réaliser leur rêve littéraire et potentiellement d'en vivre. Constat fidèle de la réalité ou vision idyllique ? Éléments de réponse au salon Livre Paris.

Au salon du livre de Paris — ou plutôt à Livre Paris, le nom officiellement adopté en 2016 –, difficile de rater l’imposant stand Amazon qui trône parmi les premières allées potentiellement parcourues par le visiteur. S’il se trouve loin des grands éditeurs traditionnels comme Gallimard, cet espace rempli de livres non disponibles à la vente — une rareté à la porte de Versailles — en dit long sur l’importance prise par le géant américain sur le salon depuis sa première apparition, en 2012, à l’époque où il présentait seulement sa liseuse Kindle.

Aujourd’hui, à grand renfort de tables rondes, d’ateliers, de speed-dating littéraires ou de séances de conseil, l’entreprise entend surtout convaincre le public que l’auto-édition par le biais de sa plateforme Kindle Direct Publishing (KDP) est une manière comme une autre de donner forme à ses rêves littéraires. Quel meilleur exemple que celui d’Agnès Martin-Lugand, l’auteure dont le roman Les gens heureux lisent et boivent du café, refusé par plusieurs éditeurs puis auto-édité en 2012 s’est vendu à plus de 10 000 exemplaires (pour 2,99 euros l’unité) et s’est vu racheter au bout de quelques semaines par Michel Lafon ? Sur le chemin du salon, les affiches de son cinquième roman, chez le même éditeur, tapissent les couloirs du métro parisien.

Si 25 000 personnes se sont lancées dans l’aventure de l’auto-édition depuis 2007, KDP permet-il vraiment de percer au plus grand nombre ? Comment fonctionne ce système qui alimente directement le catalogue de la liseuse Amazon numérique sans recourir aux étapes essentielles de l’édition que sont la relecture, la correction et la mise en page ? Pourquoi KDP séduit-il autant d’aspirants écrivains ? Tour d’horizon de la question avec les principaux intéressés.

Alice Quinn, Sophie Tal Men et Luca Tahtieazym.

Noms de plume et succès fulgurants

Pour Sophie Tal Men, Luca Tahtieazym et Alice Quinn, les trois auteurs à grand succès invités par Amazon, l’expérience KDP s’est révélée plus que concluante. Ces écrivains aux profils très différents ont pour seul point commun de recourir à un nom de plume, notamment par volonté de ne pas être connus en tant qu’auteurs dans leur milieu professionnel. Sophie Tal Men, neurologue dans un hôpital breton, s’est laissée séduire par l’écriture avant de penser à l’auto-édition : « J’en avais marre de voir le clichés des séries et des téléfilms sur la vie en milieu hospitalier alors j’ai décidé de raconter la réalité du métier. » Après avoir terminé le manuscrit de Les Yeux couleur de pluie terminé, l’histoire d’une interne qui quitte la Savoie pour s’installer à Brest, elle n’ose pas se lancer seule dans l’auto-édition.

Elle envoie donc son texte à 16 maisons d’édition différentes. Les semaines passent sans le moindre retour, jusqu’à ce qu’elle reçoive une unique réponse deux mois plus tard : un refus en une phrase, au motif que son manuscrit n’entre pas dans la « ligne éditoriale » de la maison. Décidée à tenter sa chance par un autre biais, et encouragée en ce sens par le succès d’Agnès Martin-Lugand, elle fait appel à son cousin graphiste pour réaliser la couverture et adopte un nom de plume avant de publier son manuscrit sur KDP.  Le livre s’y vend rapidement à plus de 11 000 exemplaires.

0 suivi éditorial, 70 % de recettes

Depuis, Albin Michel, qui a racheté les droits des Yeux couleur de pluie, l’a publié en version papier en 2016, et s’apprête désormais à sortir son deuxième roman, suite directe du premier. Sophie Tal Men fait partie des écrivains qui deviennent, en rejoignant KDP, leur propre éditeur, comme l’explique Ainara Bastard, directrice de KDP France : « L’auteur garde ses droits d’auteur, il est son propre entrepreneur puisqu’il touche jusqu’à 70 % de redevance à partir du moment où il positionne son prix dans une fourchette qui va de 2,99 à 9,99 euros. » Un gain non négligeable — sur un prix souvent réduit par rapport à la moyenne du marché — quand on sait que les auteurs débutants touchent en général 5 % du prix de vente auprès des maisons d’édition.

Alice Quinn, qui, contrairement à ses deux pairs, travaillait déjà en tant qu’auteure jeunesse pour des maisons d’édition traditionnelles, est ravie de pouvoir enfin vivre, grâce à son succès sur KDP — porté par la série Rosie Maldonne — de sa plume : « Désormais, quand on me refuse un manuscrit, je peux m’auto-éditer. Ça a inversé le rapport de force puisque je me sens plus forte, je négocie certains points avec les éditeurs et si je suis mécontente je peux refuser, je n’ai plus à  mendier aux portes des éditeurs ».

Le succès en auto-édition est-il avant tout vécu comme une vengeance sur les maisons d’édition traditionnelles, jugées trop peu réactives ou difficiles ? Luca Tahtieazym, dont les premiers textes n’ont jamais eu droit à un véritable retour il y a vingt ans, reconnaît que le sentiment n’est pas déplaisant, même s’il est bien conscient que les éditeurs, qui reçoivent des milliers de manuscrits par an pour n’en retenir qu’une dizaine, n’ont pas le temps de tous les lire et passent forcément à côté de titres réussis. L’auto-édition offre aussi une rapidité inimaginable dans la voie traditionnelle, même si cette accélération se paye pour beaucoup au prix de la qualité.

L’auteur de 40 ans au penchant prononcé pour les thrillers — dont le dernier en date, Le roman inachevé, est sorti en janvier — rejette catégoriquement cette double idée reçue sur l’auto-édition : « On pense que les auteurs auto-édités sont soit ceux qui ont été refusés par les éditeurs traditionnels, soit que leurs livres ne méritent pas d’être publiés. C’est faux, on trouve de nombreux joyaux. » Il admet toutefois : «  C’est comme YouTube ou les radios libre à leur apparition, il y a une vraie inégalité dans la qualité des créations proposées, on trouve du très bon et du très mauvais. » De son côté, le Syndicat national de l’édition, contacté par Numerama pour en savoir plus sur sa vision de l’auto-édition KDP, n’a pas été en mesure de nous répondre avant la publication de cet article.

Luca Tahtieazym et la version papier de son dernier thriller

Le top 100 ou le Graal visé par tous les auteurs

Lucas Tahtieazym, qui ne juge pas du succès d’un ouvrage à son nombre de ventes mais au fait de toucher un public intéressé, reste conscient que tout espoir de succès sur Kindle passe par une place au sein du top 100 KDP, véritable Graal de la communauté : « C’est ce que tous les auteurs visent pour avoir une visibilité ».

Pour l’intégrer, il faut être porté à double titre par son livre, autant en nombre de ventes que grâce auxcommentaires et aux notes laissés par les lecteurs de la communauté. Une combinaison qui tient surtout à la qualité du texte, selon Ainara Bastard : «  On y arrive grâce à une super histoire, c’est un pré-requis, mais aussi en ayant bien travaillé le manscrit : sa couverture, sa quatrième, la relecture… Il faut aussi assurer efficacement sa promotion. Si on a fait tout ça, on s’est donné toutes les chances. »

En matière de mise en avant, il n’existe pas de recette miracle. Luca Tahtieazym estime que le plus important reste de soigner son premier pas : « L’essentiel c’est de réussir son lancement, quitte à le retarder pour corriger son manuscrit 100 fois plutôt que 10. On s’assure ainsi d’être bien classé et de fidéliser un public au plus vite. » Sophie Tal Men, elle, reconnaît avoir été un peu prise de court par ses talents insoupçonnés : « J’avais choisi d’apparaître en ciré jaune, de dos, sur ma photo de profil auteur, pour garder l’anonymat. Albin Michel a trouvé ça génial niveau marketing et m’a demandé d’où venait cette idée… »

Bêta-lecteurs et stratégies divergentes

Luca Tahtieazym, qui a appris à ne plus se laisser hypnotisé par le « piège » de son suivi de ventes en temps réel, apprécie de pouvoir compter sur les retours des « bêta-lecteurs », des bénévoles membres de communauté de lecture présentes sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) qui leur offrent des retours sur le style, les fautes d’orthographe, et d’autres aspects essentiels du texte : « On peut notamment avoir leur avis objectif sur des questions essentielles : y a-t-il assez de rebondissements ? Les personnages sont-ils attachants ? » C’est pour lui un moyen de combler la solitude propre au métier d’auteur, qu’il juge bien plus forte dans le cadre d’une relation traditionnelle avec une maison d’édition.

Alice Quinn se félicite pour sa part des relations improbables nouées grâce au support numérique : « Une mamie du Minnesota m’a écrit pour me dire que mon héroïne était le sosie de sa fille, c’est juste dingue ! » Quant aux relectures et corrections assurées traditionnellement par les éditeurs, chacun recourt à sa propre technique de substitution : Alice Quinn rémunère désormais un relecteur professionnel grâce aux recettes de ses précédents ouvrages.

Si cette liberté d’entreprendre est quasi-absolue, Amazon veille aussi au respect de ses règles d’utilisation fondamentales, résumées par sa responsable : « Il se passe 48h entre le moment où l’auteur dépose son manuscrit et où il est disponible. Entre-temps il va être filtré, en vérifiant qu’il ne s’agit pas d’un plagiat, qu’il n’est pas pornographie, ne contient pas d’incitation à la haine ou de thèses négationnistes, etc. Il existe de nombreuses règles qui peuvent varier d’un pays à un autre. »

Ce que certains considéraient comme un tremplin est devenu un moyen de gagner sa vie

Malgré le succès sur Kindle, certains écrivains, comme Luca Tahtieazym, ne cachent pas qu’ils diraient sans doute « oui » très vite si un éditeur traditionnel leur proposait d’acheter leur ouvrage. Certains auteurs misent d’ailleurs sur KDP comme un tremplin pour se faire connaître et ainsi être signés par des éditeurs.

Mais selon Ainara Bastard, cette tendance a évolué : « Aujourd’hui on est dans une étape plus avancée : de plus en plus d’auteurs font le choix d’écrire sur KDP, ce n’est plus seulement un tremplin mais une fin en soi. Financièrement, quand ils font leurs calculs, ils réalisent qu’ils s’en sortent parfois mieux en plus de pouvoir compter sur une distribution internationale. Bien sûr, la librairie reste un rêve pour beaucoup d’auteurs mais quand les auteurs considèrent de manière pragmatique les avantages et les inconvénients, le choix est de moins en moins évident. »

CC James Tarbotton

Cercle vertueux ou concurrence déloyale ?

Les critiques parfois virulentes des maisons d’édition traditionnelles perdurent, comme celles formulées par Antoine Gallimard contre le pourcentage conséquent proposé aux auteurs sur KDP : «  Il est très gênant pour nous. Parce que ça veut dire qu’on est des voleurs […] Or il n’y a rien comme service derrière, c’est un leurre. »

Ainara Bastard balaye ces reproches d’un revers de la main : « J’ai travaillé pendant 12 an dans l’édition traditionnelle, au sein de filiales d’Hachette et de Flammarion. Quand j’y étais, je regardais comme beaucoup de collègues l’auto-édition avec beaucoup d’intêrêt pour repérer les talents qui émergeaient, puisque les éditeurs sont toujours à l’affût. » À ses yeux, KDP représente du « pain bénit » pour les maisons d’édition : « Ils peuvent trouver des auteurs qui ont déjà une crédibilité, ce qui permet de lancer le livre facilement. L’auto-édition donne aussi le pouls des tendances, pour voir ce que le public a envie de lire aujourd’hui, comme les livres feel-good, qui étaient délaissés de l’édition. »

Reste qu’à la question sans ambages d’Ainara Bastard posée aux trois auteurs devant le public de Livre Paris, « KDP a-t-il changé votre vie ? », Alice Quinn est la seule à répondre par l’affirmative : «  Oui, puisque je gagne ma vie grâce à mes romans, ce qui n’était pas possible avant.  » Un privilège réservé aux auteurs les plus populaires de KDP, comme aux plus grands succès de l’édition traditionnelle. Sur ce point-là, au moins, les deux secteurs ne diffèrent pas tellement.

Partager sur les réseaux sociaux