Par Hubert Guillaud (InternetActu.net) : Kevin Kelly, ancien rédacteur en chef de Wired, qui prépare sur l'un de ses blogs un livre sur le sens des technologies, a profité de l'été pour livrer à Wired un papier plutôt intéressant sur l'histoire, le présent et l'avenir du web. Il y démontre, la formidable puissance de "l'intelligence collective, quand elle trouve des façons de s'organiser", comme le fait remarquer Tristan Nitot.

Kevin Kelly dessine un avenir où tout à chacun créera et contribuera au web.

Une simple extrapolation suggère que dans un futur proche, toute personne vivante écrira une chanson, un livre, réalisera une vidéo, tiendra un blog et codera un programme. Cette idée est-elle moins choquante que de se dire, il y a 150 ans, qu’un jour tout un chacun écrira une lettre ou prendra une photographie.

Mais que se produit-il quand les données des flux sont asymétriques – même en faveur des créateurs ? Que se passe-t-il quand chacun upload plus qu’il ne télécharge ? […] Qui sera le consommateur ?

Personne. Et c’est parfait. Un monde où la production dépasse la consommation ne devrait pas être possible : c’est une leçon des sciences économiques. Mais en ligne, où beaucoup d’idées qui ne fonctionnent pas dans la théorie réussissent dans la pratique, la croissance de l’audience n’a pas d’importance. Ce qui compte c’est le réseau de création social, la communauté d’interaction collaborative dont parlait le futurologue Alvin Toffler. […]

En 2015, les systèmes d’exploitation ne seront plus pertinents. Le Web sera le seul OS pour lequel il faudra coder. Qu’importe les objets que vous utiliserez, tant qu’ils tourneront sur le Web OS ». Vous atteindrez le même ordinateur distribué que vous vous connectiez depuis un téléphone, un ordinateur ou votre télévision. Dans les années 90, les fabricants appelaient cela la convergence. Ils répandaient l’image d’une multitude de signaux qui entraient dans nos vies via une boîte – une boîte qu’ils espéraient contrôler. En 2015, l’image aura été retournée. En réalité, chaque objet sera une fenêtre différente qui puisera dans l’ordinateur global. Rien ne convergera. La Machine est une chose illimité qui offrira des milliards de fenêtre pour donner des aperçus de ce qu’elle est : ce que vous verrez de l’autre côté de n’importe quel écran.

Et qui écrira le logiciel qui rendra cette Machine utile et productive ? Nous ! En fait, nous sommes déjà en train de le faire, chacun de nous, chaque jour. Quand nous publions et balisons nos photos sur l’album communautaire FlickR, nous apprenons à la Machine à donner des noms aux images. Le lien qui associe la légende à l’image a la forme d’un filet neuronal qui peut apprendre. Pensez aux 100 milliards de fois où les humains cliquent sur une page web comme un moyen primordial d’enseigner à la machine ce que nous pensons. Chaque fois que nous forgeons un lien entre les mots, nous lui enseignons une idée.

Note de la rédaction de Ratiatum.com :

Pour approfondir cette réflexion, que faut-il penser du droit d’auteur dans un tel environnement justement décrit par Kelly ?

Le droit d’auteur, ne l’oublions pas, est resté pendant deux siècles un droit de professionnels à professionnels (de B2B, comme on dit de nos jours). Tel éditeur souhaitant un monopole pour concurrencer tel autre ; tel chanteur souhaitant une exclusivité pour faire valoir ses intérêts auprès d’une maison de disques, etc. Il n’a jamais été question (ou qu’à de très rares occasions), jusqu’à l’avènement d’Internet, de faire entrer le public dans les visées de la loi.
Le rôle du public s’est cantonné jusque la fin des années 1990 à celui d’un plateau sur une balance. Le législateur limitait les droits des professionnels pour assurer au public la jouissance la plus grande possible des œuvres.
Ca n’est que lorsqu’Internet est apparu, et particulièrement Napster, que le droit d’auteur a commencé à s’intéresser aux « consommateurs ». Et ça n’est qu’en 2003 que de premières plaintes ont été lancées contre des individus personnes physiques. Depuis la Révolution et les premières lois sur le droit d’auteur, ça n’était presque jamais arrivé. En cinq ans, la cible économique du droit d’auteur s’est déplacé du professionnel au consommateur.

Et ça n’est pas un hasard, puisque comme le montre Kelly, Internet a fait de chacun de nous à la fois un consommateur et auteur. Nous sommes des « consommauteurs », à la fois utilisateurs d’œuvres et titulaires de droits d’auteur.

Or les auteurs que nous sommes tous, ou que nous sommes tous appelés à devenir de manière croissante, n’ont rien à faire d’un droit d’auteur qui a été conçu à son origine pour réguler des histoires d’intérêts pécuniers entre professionnels. Le seul droit moral intéresse véritablement les « consommateurs ». Et c’est bien ce décalage qui entraîne un conflit insolvable.

Ca n’est ni l’ajout de DRM, ni la pénalisation des actes de contrefaçon qui résoudront la crise actuelle du droit d’auteur.

C’est l’ensemble du droit d’auteur qu’il faut revoir et réformer en profondeur, à la lumière du contexte que décrit ici Kevin Kelly.

Il faudra du courage, de la patience, et de nombreux compromis. Mais c’est sans doute la seule clé vers une pacification des relations entre auteurs, éditeurs et « consommauteurs ».

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