Sans cesse cité par l'ancienne ministre Christine Albanel, Deezer faisait figure de sauveur et de modèle à suivre pour toute l'industrie lors des débats sur la loi Hadopi. Moins de deux ans plus tard, le discours a changé. Le site de streaming musical est désormais ouvertement critiqué par les maisons de disques qui craignent d'avoir porté sur le devant de la scène un modèle incapable de les financer.

L’attaque est d’abord venue de Pascal Nègre. Au début de l’année, le président d’Universal Music France avait avancé l’idée que les services de streaming gratuits limitent le nombre de fois où un titre musical peut être écouté sur la plateforme. « Quand on voit des gens qui écoutent 35 fois la même chanson, vous vous dites qu’au bout d’un moment, le gars, il faut qu’il aille acheter le titre« , avait plaidé le patron de maison de disques sur une radio étudiante. L’idée semblait avoir inspiré Spotify, mais pas son concurrent français Deezer. Dans une tribune au Monde, le président de Deezer Axel Dauchez avait assuré que cette idée « inciterait radicalement les internautes à retourner vers le piratage sans pour autant augmenter la conversion aux systèmes payants« .

Depuis, c’est haro sur Deezer. En particulier chez nos amis d’Electron Libre, qui ont ouvert leurs colonnes aux professionnels de l’industrie musicale. La première salve est ainsi partie de David El Sayegh, le directeur général du Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP). Il y rappelait que « si Deezer compte aujourd’hui plus de 600 000 abonnés à son service premium, ce dont nous nous félicitons, il ne le doit qu’à l’offre mise en place avec l’opérateur Orange, laquelle inclut le service de musique en ligne dans l’abonnement 3G ou à l’Internet fixe sans surcoût apparent pour l’abonné« . Selon ses calculs, « le taux de conversion gratuit/payant de ce service ne dépassait pas 0, 2 % » avant le lancement des offres Deezer/Orange. Or les labels estiment ne pas pouvoir vivre avec les recettes générées par la seule publicité. « Si le streaming devient, comme l’estime le Président de Deezer, le mode d’exploitation prépondérant, son incapacité à soutenir les investissements liés à la production locale conduira l’industrie musicale dans une impasse économique (…) Pour remplacer le peer-to-peer, Axel nous propose le pire« .

C’est Jonathan Benassaya, le fondateur et ancien PDG de Deezer, qui lui a répondu. Grâce à l’accord signé avec Orange, « une offre comme Deezer peut très vite peser autant qu’iTunes en France en terme de revenus générés« , estime-t-il. Il reconnaît cependant que « c’est extrêmement difficile de transformer une marque 100 % gratuite en marque payante. C’est pourquoi l’accord avec Orange est très important« .

La partie de ping-pong continue ce lundi avec Yves Riesel, le directeur du label Abeille Musique et co-fondateur du site Qobuz, dont nous avions loué la vision. Dans une très longue tribunel, le chef d’entreprise se montre extrêmement critique à l’égard de Deezer et même du modèle d’abonnement payant ! A 10 euros par mois, « le compte n’y est pas, n’y sera pas, n’y sera jamais pour la masse des producteurs« , affirme-t-il. « Un abonnement comprenant toutes les musiques devrait théoriquement coûter beaucoup, beaucoup plus cher !« .

C’est une affirmation qui semble logique mais qui devient curieuse lorsque l’on réalise que 10 euros par mois, c’est tout de même 120 euros par an. Soit presque deux fois plus que les 63 euros en moyenne (.pdf, page 15) dépensés par chaque foyer en musique en 2001, au plus fort de l’industrie musicale.

Le producteur et éditeur de service de musique en ligne estime que « le téléchargement à l’acte est le seul modèle à ce jour raisonnablement profitable aux ayant-droits« , et propose sinon de segmenter les offres d’abonnement par types de catalogues ou sélections d’œuvres.

Bien entendu pour tous ces professionnels, il n’est pas question d’envisager d’ouvrir le débat sur la licence globale. C’est une solution que nous défendions lorsque nous avertissions, dès 2006, de l’échec des modèles de financement de la musique par la publicité. C’était à l’époque de la signature par Universal d’un accord avec SpiralFrog, le précurseur du genre. « Il n’est certain ni que la publicité trouve sa rentabilité dans des chansons écoutées en fond sonore, ni surtout que le public les accepte plutôt que de leur préférer le P2P et des fichiers sans DRM. En cas d’échec de SpiralFrog à trouver l’équilibre financier et à satisfaire les demandes d’Universal, c’est toute l’industrie du disque qui pourrait être contrainte de songer à nouveau à la licence globale« , avions-nous écrit. Cinq ans plus tard, le débat semble ne pas avoir beaucoup évolué, sauf qu’au lieu d’une licence globale, l’accord privé avec Orange a remplacé la taxe sur les abonnements Orange. Quel progrès.

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