La plus importante plateforme de vente de crypto-monnaie va investir 200 millions de dollars dans le magazine américain, dont le nom célèbre est associé à la réussite capitaliste.

Binance va se mettre au journalisme : le géant des crypto-monnaie va investir 200 millions de dollars dans Forbes, le titre de presse connu pour éditer chaque année des listes d’entrepreneurs prometteurs, ou encore de célébrités inspirantes. C’est la chaîne américaine CNBC qui a annoncé la nouvelle le 10 février 2022.

Les 200 millions versé doivent aider Forbes à terminer sa fusion avec un SPAC (Special Purpose Acquisition Company, une « société d’acquisition à vocation spécifique » en français, ndlr). Cette fusion doit avoir lieu lors du premier trimestre 2021, et devrait permettre à Forbes de devenir une société cotée à la bourse de New York.

Pourquoi Binance a-t-il investi 200 millions dans Forbes ?

Au total, Forbes a levé 400 millions de dollars d’investisseurs institutionnels pour pouvoir financer cette fusion et cette mise sur le marché. Binance représente donc à lui tout seul la moitié de la somme, ce qui fait de lui un investisseur particulièrement influent lors des futures prises de décisions.

L’enjeu est important pour Binance : les opérations boursières des groupes média sont assez mal vues en ce moment aux États-Unis, écrit CNBC. Mais le groupe crytpo devrait tout de même y trouver son compte : il pourra nommer 2 directeurs sur les 9 de la nouvelle société, ce qui lui conférera un grand pouvoir de décision. Il jouira surtout du nom Forbes : le magazine reste encore très influent, son nom étant encore associé aux prestigieux classements qu’il publie chaque année.

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Binance est un géant des crypto-monnaies // Source : Kanchanara / Unsplash

Forbes et certaines pratiques journalistiques douteuses

Pourtant Forbes n’est plus du tout une source d’informations aussi fiable qu’auparavant. Le magazine, qui est la vitrine de Forbes et qui publie les classements, est toujours écrit par des journalistes, de même que certaines rubriques du site. Mais le reste des publications consistent très souvent en des papiers écrits par des « contributeurs ». Bien qu’ils doivent passer un test avant d’être publiés, la plupart de ces contributeurs n’ont aucune expérience journalistique.

Les pratiques de Forbes sont de plus en plus critiquées au sein du monde du journalisme. Le Nieman Lab, le centre d’observation du journalisme de l’université de Harvard, a rappelé dans un récent article que le site de Forbes était devenu un mélange de communiqués de presse et de placements de produits rémunérés. Une enquête de Buzzfeed News en 2018 avait ainsi montré qu’un entrepreneur peu scrupuleux s’était servi de son statut de contributeur pour faire payer le fait de mentionner des entreprises dans ses articles — le tout, sans que Forbes ne remarque quoi que ce soit.

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La revue Forbes a toujours une réputation prestigieuse // Source : David Suarez / Unsplash

Le Nieman Labs explique également que Forbes était également devenue une plateforme où les publications vantant des arnaques étaient courantes. L’une des personnes accusées de tentative de blanchiment de l’équivalent de 3,5 milliards de dollars de bitcoin indiquait ainsi dans sa biographie Twitter qu’elle était « contributrice pour Forbes ». Et, de manière incroyablement ironique, avait publié un article intitulé « Des experts partagent leurs conseils pour protéger votre business des cybercriminels ».

Ce n’est que le dernier exemple d’une longue liste d’abus de ce système par les « contributeurs », écrit le Nieman Lab. Plus de 3 000 d’entre eux publieraient sur Forbes, la plupart du temps de manière bénévole, et sans supervision. Publier un article sur Forbes est pourtant encore largement gage de qualité. À partir de ce moment-là, rien de plus facile que de publier un édito vantant tel ou tel projet, avant de repartir avec l’argent une fois l’arnaque terminée.

Or, en ce moment, la plupart des arnaques visent le secteur des crypto-monnaies. Pour Binance, le choix d’investir dans Forbes est donc d’autant plus inquiétant. Pour CNBC, la raison de l’intérêt de la plateforme est évidente : « l’investissement montre que Zhao (le pdg de Binance, ndlr) est persuadé que la création de contenus va être un secteur de croissance important dans le futur ». Mais le fait que la « création de contenu » soit mêlée au secteur déjà peu régulé des crypto-monnaies n’est pas forcément une bonne nouvelle.