Protéger la vie privée des internautes tout en proposant une alternative viable à Google, voici le défi que s’est lancé ProtonMail. Cela est plus difficile à réaliser qu’on pourrait le croire, car le chiffrement complique souvent le développement de certaines fonctionnalités, comme nous l’a expliqué le PDG de l’entreprise.

Gmail compte au moins 1,5 milliard d’utilisateurs dans le monde. Le client mail de Google est devenu, par la force des choses, la référence quand on parle d’adresse mail. Il faut dire que le géant du web est plutôt généreux, offrant une adresse mail avec 15 Go de stockage à tous les internautes qui utilisent son service. En plus de ça, Gmail propose tout un tas de fonctionnalités plus ou moins avancées (comme la recherche de mail ou le tri automatique) qui sont devenues indispensables pour beaucoup d’utilisateurs et d’utilisatrices.

Le chiffrement complique le développement de certaines fonctionnalités

Résultat, il devient souvent difficile de changer de fournisseur de mail, les fonctionnalités de Gmail n’étant pas toujours disponibles à l’identique sur les autres services. Ceci est particulièrement vrai pour un service comme ProtonMail, qui chiffre toutes les communications. La bascule de Gmail à ProtonMail se fait donc nécessairement avec quelques sacrifices, car proposer un client mail chiffré complique le développement de toutes ces fonctionnalités, qui exigent souvent que votre fournisseur de mail analyse le contenu de vos messages. ProtonMail a par exemple fièrement annoncé, le 16 novembre 2021, que le service proposait la recherche « universelle », capable de retrouver des mots clés dans le corps des mails.

La fonctionnalité peut paraitre complètement anodine, mais la déployer sur un service comme Proton est une petite victoire. « Le lancement de la recherche chiffrée est une avancée majeure », explique Andy Yen, le PDG de Proton, à Numerama. « Faire les choses de manière chiffrées, en préservant la vie privée, est toujours plus difficile. » En effet, si ProtonMail ne peut pas lire le contenu de vos messages (car seul l’utilisateur ou l’utilisatrice détient la clé de déchiffrement), y trouver des mots clés correspondant à une recherche est tout bonnement… impossible.

La loi de Moore en sauveur

Alors comment ProtonMail fait-il pour proposer une telle fonctionnalité ? En se reposant sur la puissance de calcul de nos ordinateurs et pas sur celles de ses serveurs. La recherche universelle nécessite en effet de télécharger tous les mails de sa boite dans la mémoire de son navigateur web, qui lui a accès au corps des messages, car il détient leur clé de déchiffrement. La recherche est ensuite effectuée en local et apparait dans l’interface ProtonMail, sans que l’entreprise n’ait jamais eu accès au contenu des mails. Tout est fait sur la machine de l’utilisateur ou l’utilisatrice.

Des options comme la recherche universelle peuvent mettre plus longtemps à arriver sur Proton que sur Gmail // Source : Capture d’écran

Proposer de telles fonctionnalités nécessite donc d’avoir des machines suffisamment puissantes pour pouvoir en tirer parti proprement. « Notre meilleur allié est la loi de Moore » s’amuse Andy Yen, en faisant référence à ce principe qui veut que la puissance de nos machines double tous les deux ans. Il en va de même pour nos smartphones. Sur Android par exemple, le chiffrement du système n’a été mis en place qu’à partir de la version 6 (sortie en 2015), quand même les smartphones les plus modestes en puissance pouvaient proposer ce service sans trop dégrader l’expérience. « La technologie s’améliore et des choses qui n’étaient pas possibles il y a quelques années le deviennent », résume le PDG de Proton.

Des problématiques économiques

Au-delà des problématiques purement techniques, développer un client mail chiffré pose aussi des défis économiques. Si un service s’engage à chiffrer vos mails et renforcer votre vie privée, alors il ne peut pas récupérer des informations sur vous pour tenter de vous vendre de la publicité. Il devient alors indispensable de proposer un autre modèle économique capable de générer suffisamment de revenus pour allouer des ressources à ce genre de problématique. Pour Proton, ce modèle est celui de l’abonnement, car il permet de s’assurer un revenu relativement stable et constant, élément indispensable pour se lancer dans des travaux d’ampleur.

Convaincre les internautes de payer pour un service offert gratuitement ailleurs n’est pas toujours facile. Sur ce point, Andy Yen est, cela dit, assez optimiste : « les gens paient pour Netflix, Spotify, et même parfois pour les informations. Les gens s’habituent à payer parce que nous voyons de plus en plus d’abonnements en ligne.  »

Proposer un client mail chiffré, accessible à tous et toutes et capable de rivaliser avec l’offre de Google est donc extrêmement compliqué, d’un point de vue technique comme d’un point de vue économique. Mais les progrès récents de nos technologies ainsi que le changement d’état d’esprit par rapport aux questions de vie privée ont, malgré tout, créé un terreau fertile pour le développement de services alternatifs.

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