Parler n'est plus. Mais la suspension du réseau social d'extrême droite plébiscité par les militants pro-Trump pourra-t-elle endiguer la propagation d'appels à la violence et à la haine, légitimés depuis 4 ans par une présidence des États-Unis qui a créé une réalité alternative pour ses soutiens ?

Le dimanche 10 janvier 2021, Amazon a sorti l’artillerie lourde pour éteindre le réseau social Parler, bastion des supporters de Donald Trump et de l’extrême droite américaine. Bloquer l’usage des applications mobiles était un premier coup contre Parler, infligé par Apple et Google, mais la version web ou mobile du site communautaire restait en ligne et accessible. Tournant sur Amazon AWS pour son hébergement, Parler est désormais inaccessible depuis que le géant de Seattle a rompu son contrat d’hébergement.

Au fond, la raison est simple : «  Amazon Web Service ne peut pas offrir un service à un client qui n’est pas capable d’identifier et d’enlever rapidement du contenu qui encourage ou incite à la violence », a estimé Amy Peikoff, responsable des politiques publiques du service, à plusieurs médias américains. Il s’agit de la même raison que celle évoquée par Apple ou Google, qui ont pris l’angle d’une absence de modération pour justifier une suppression de Parler de leur plateforme.

Parler, ce 11 janvier 2021 // Source : Capture d’écran Numerama

Cette absence de modération n’est pas qu’un fait pour Parler, il s’agit même de sa promesse commerciale : un réseau social où le principe absolu serait la « liberté d’expression  ». Qu’importe si cette liberté d’expression finit par tuer des civils plongés dans une réalité alternative où Joe Biden n’a pas gagné les élections américaines, lors d’un coup d’État manqué. Il existe donc, tant sur AWS que sur l’App Store ou le Google Play Store, une incompatibilité fondamentale entre le principe de Parler et l’application de conditions d’utilisation claires — sans même parler de respecter la loi.

Des publications sur Parler affirmaient ainsi, avant l’invasion du Capitole par des militants pro-Trump, qu’il pourrait être utile de prendre « sur soi des attaches rapides en plastique, pour les surprendre comme des ninjas et attacher leurs mains et leurs pieds », voire « attacher leur cou, partir vite et les laisser mourir ». Le sujet de ces menaces, repérées par The Verge, mais inaccessibles de fait à l’heure où ces lignes sont écrites, était bien entendu les représentants américains.

Captures d’écran (en partie floutées) de propos racistes et haineux sur Parler // Source : Capture Numerama / 26 juin 2020

Une décision trop tardive ?

La rupture de contrat par Amazon est un coup dur, car elle met littéralement un terme à l’activité sur Parler. Le fondateur du réseau social, John Matze, a affirmé que l’entreprise était déjà en train de reconstruire sa plateforme ailleurs, dans une publication désormais inaccessible sur Parler. Dans le même temps, Gab, concurrent de Parler reposant sur des principes similaires, aurait gagné plusieurs centaines de milliers d’abonnés à la suite des divers bannissements de l’extrême droite américaine sur les plateformes mainstream. Un mouvement qui rappelle que ces réseaux d’organisation fonctionnent en vase communiquant et même si la censure d’appels à la violence est efficace pour ne pas diffuser ce discours à plus large échelle, le noyau dur des militants sait se reconstituer ailleurs.

C’est d’ailleurs ce qui pourrait montrer les limites de la stratégie actuelle des géants du web, qui semblent autant opportunistes (le règne de Trump s’achève dans 9 jours) qu’en retard (cela fait des années que ces appels résonnent sur leurs plateformes). Aujourd’hui, la réalité alternative créée par la désinformation institutionnalisée, incarnée par l’administration Trump, est massivement diffusée par les supporters de l’actuel président américain.

Et si l’exode passe aujourd’hui de plateforme en plateforme, où il est facile de constater quel contenu est publié, qu’en sera-t-il demain, quand ces groupes dangereux dont le danger pour la société n’est plus à prouver, s’organiseront sur des messageries chiffrées ? Amazon, Apple et Google pourront-ils affirmer qu’ils ne tolèrent pas un service qui ne peut pas modérer les propos de ses clients, quand, technologiquement, il est impossible de savoir ce que ses clients racontent ? On peut craindre, dans les semaines qui viennent, qu’il s’agisse d’un nouvel argument parlementaire pour amoindrir le chiffrement de ces outils, pourtant si précieux — comme cela revient parfois en Europe ou aux États-Unis.

Difficile de juger aujourd’hui comment la réalité alternative, violente et haineuse, créée par Trump, perdurera dans le temps. Ce dont on peut en revanche être sûrs, c’est que ce mouvement a utilisé son impunité sur les réseaux sociaux traditionnels pour se renforcer depuis plus de cinq ans. Le cacher sous le tapis numérique sera plus aisé et bénéfique à court terme pour enrayer son momentum que briser ses fondations. Mais est-ce que cela sera suffisant ?

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