YouTube utilise la démonétisation pour sanctionner des vidéastes qui violent ses règles d'utilisation. L'efficacité de la méthode pose question.

Des contenus pornographiques, des propos haineux, des commentaires de prédateurs sexuels sous les vidéos de jeunes enfants, de fausses informations sur les vaccins ? YouTube a une solution unique pour tous ces problèmes : la démonétisation. Seulement, il se pourrait bien que la méthode ne soit pas suffisante pour éradiquer les contenus problématiques. Une dirigeante de YouTube l’a d’ailleurs admis à demi-mot dans une interview publiée ce 29 juin sur la chaîne EnjoyPhoenix.

À quoi sert la démonétisation ?

La démonétisation est un procédé qui consiste à empêcher des vidéastes d’afficher des publicités sur leurs contenus. Il est utilisé par YouTube dans deux cas de figure. Cela peut être pour satisfaire les exigences des annonceurs qui ne souhaitent pas voir leur marque associée à des contenus comme la sexualité. Parfois, YouTube s’en sert aussi pour sanctionner les créateurs et créatrices qui n’ont pas respecté ses règles.

Le bouton « play » de YouTube. // Source : Numerama

YouTube démonétise ainsi en théorie toutes les vidéos contenant de fausses informations dangereuses sur les vaccins ou celles qui permettent d’améliorer la performance d’une arme à feu.

Récemment, YouTube a été critiqué pour avoir démonétisé la chaîne de près de 4 millions d’abonnés d’un conservateur américain, Steven Crowder. Il avait harcelé et tenu des propos homophobes contre un journaliste gay. Au lieu de supprimer ses vidéos comme l’exigent normalement les conditions d’utilisation de YouTube, la plateforme a opté pour la simple démonétisation.

Une visibilité toujours aussi importante

L’efficacité de cette méthode pose question. Le fait de simplement démonétiser des vidéos n’influence pas leur visibilité. Dans un entretien avec Marie Lopez (EnjoyPhoenix), Cécile Frot-Coutaz, la directrice de YouTube Europe, Afrique et Moyen-Orient l’expliquait ce 29 juin. « Les vidéos qui sont vues et celles qui sont démonétisées, ce sont deux systèmes complètement différents, dit-elle. Elles sont gérées par des équipes différentes et il n’y a aucune passerelle [entre les deux] ».

L’entretien filmé a été publié sur la chaîne EnjoyPhoenix. // Source : Capture d’écran YouTube / EnjoyPhoenix

Cette question a toujours fait débat dans la communauté YouTube. De nombreux créateurs avaient l’impression que leurs vidéos démonétisées apparaissaient moins dans les recommandations ou l’onglet Tendances en page d’accueil. Julien Ménielle de la chaîne Dans ton corps avait ainsi raconté en 2017 une expérience édifiante. Il avait publié deux vidéos en même temps sur sa chaîne : l’une sur le pénis, l’autre sur le clitoris. La première avait été propulsée dans l’onglet Tendances. La seconde avait été démonétisée (YouTube est revenu ensuite sur cette décision) puis interdite aux moins de 18 ans et n’avait pas figuré dans cet espace dédié aux vidéos à succès du moment.

Les bulles de filtres en cause

Selon Cécile Frot-Coutaz, cette visibilité moindre n’aurait pas eu de lien avec la démonétisation. Elle indique par exemple qu’une vidéo peut être démonétisée et être mise en avant sur la plateforme — d’autres critères auraient pu expliquer pourquoi une vidéo sur le pénis était plus recommandée que celle sur le clitoris comme l’intérêt des abonnés pour les contenus.

Par conséquent, on peut se questionner sur la démonétisation de vidéos problématiques. Ceci est d’autant plus vrai que YouTube est aussi critiqué, comme d’autres réseaux sociaux, pour ses «  bulles de filtres ». Elle recommande des contenus similaires à ceux que l’on a déjà regardés. Si un utilisateur regarde une vidéo anti-vaccins contenant de fausses informations, la démonétisation n’empêchera pas la plateforme de lui recommander d’autres contenus du même type. En mars, nous vous montrions à quel point il était facile de se laisser envahir par des théories douteuses sur YouTube.

Les revenus publicitaires sont-ils vraiment dissuasifs ?

L’objectif des démonétisations est aussi souvent de couper les revenus d’un vidéaste et donc de l’inciter à ne pas recommencer. Cependant, les revenus publicitaires ne sont pas aussi importants pour tout le monde. Pour une chaîne petite à moyenne, ils peuvent représenter un pourcentage important des revenus totaux. Pour une chaîne à plusieurs millions d’abonnés, c’est moins souvent le cas.

Couper les revenus publicitaires a-t-il vraiment une influence ? // Source : Montage Numerama

Le 2e youtubeur le plus suivi au monde, PewDiePie, expliquait dans une vidéo que la publicité sur YouTube était « une source de revenus inefficace, instable et non sécurisante ». Selon lui, « la majorité des créateurs ne comptent pas là-dessus pour vivre ». Il n’existe pas de chiffres officiels à ce propos mais les témoignages sont nombreux. L’ADN publiait un exemple édifiant en janvier 2018. Le youtubeur Andrew Grey qui avait alors 32 000 abonnés avait gagné entre 200 et 450 euros de revenus grâce à la publicité l’an passé. Les partenariats eux, lui avaient rapporté 28 000 euros. Le New York Times avait évoqué en 2017 le cas de Tim Wood qui malgré ses 470 000 abonnés, n’avait gagné que 1 600 dollars (environ 1 400 euros) en un mois avec la publicité.

Steven Crowder a lui une communauté de plusieurs millions de personnes. Elle est aujourd’hui suffisamment importante pour lui permette d’avoir d’autres sources de revenus. Il vend par exemple des vêtements en ligne (avec sur certains des messages homophobes). D’autres vidéastes touchés par la démonétisation continuent à publier des vidéos mais les financent grâce à des plateformes de dons comme PayPal.

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