Facebook a mis en pause certaines fonctionnalités du graph search. Cet outil permettait de trouver des informations précises sur des utilisateurs. Il a servi à stalker, mais aussi à... prouver des crimes de guerre.

Facebook ne veut plus être utilisé à des fins de stalking. L’entreprise a annoncé des mesures contre cette pratique, a révélé Buzzfeed lundi 10 juin. Elle consiste à faire des recherches plutôt compulsives et poussées sur une personne, via Internet. Cela peut être simplement amusant, mais le stalking peut aussi virer à l’obsession, voire être utilisé comme un moyen de surveiller et d’exercer une forme de contrôle sur un individu.

Pour y remédier, le réseau social a désactivé des fonctionnalités de recherche importantes. Des journalistes et enquêteurs ont regretté cette décision qui pourrait les ralentir, voire les empêcher de traquer des criminels.

À quoi servait le graph search ?

Les fonctionnalités «  mises en pause » selon Facebook font partie de ce qu’on appelle le graph search. Présenté pour la première fois en 2013 par le CEO Mark Zuckerberg, l’outil permet de faire des recherches précises sur Facebook. Au lieu de simplement chercher le nom et prénom d’un ou une utilisatrice, on peut par exemple chercher : une personne qui joue à Candy Crush sur Facebook, une personne qui est amie avec untel, qui aime une page de fans de kayak et vit à Paris, etc.

Le logo Graph Search. // Source : Facebook

Cette option n’est disponible qu’avec la version anglaise du réseau social. Il est possible d’y accéder en France, simplement en passant son compte dans la langue de Shakespeare. Depuis quelques jours, il est devenu impossible de réaliser certaines opérations comme la recherche de vidéos publiques sur lesquelles une personne est taguée (identifiée). Facebook ne s’est pas exprimé publiquement sur le sujet. Contacté par Numerama, le réseau social n’a pour le moment pas donné plus de détails.

Le graph search facilite largement le stalking. Il n’est même plus nécessaire d’avoir le nom d’une personne pour la retrouver. Le simple fait de savoir que l’on a des amis en commun, de connaître la ville d’origine ou les centres d’intérêt peut suffire.

Des missions d’intérêt public en danger ?

Le problème, c’est qu’il peut aussi s’avérer très utile et servir des missions d’intérêt public. L’outil est notamment très utilisé par les journalistes pour recueillir des preuves disponibles sur Facebook (des conseils avaient été donnés en ce sens par le géant en 2013) ou mesurer l’ampleur d’un phénomène d’actualité. Des associations, entreprises militantes et même la police s’en servent également pour lutter contre la criminalité.

Extrait des conseils donnés aux journalistes en 2013. // Source : Facebook

Buzzfeed et Vice ont publié les témoignages de plusieurs personnes inquiètes quant à cet aspect. Alexa Koenig, une doctorante à la tête d’un centre de recherche sur les droits humains aux États-Unis, explique que l’outil a notamment permis en 2017 de rassembler les preuves filmées d’exactions commises par Mahmoud Mustafa Busayf al-Werfalli, un cadre militaire libyen. Les preuves ont été utilisées par la Cour pénale internationale et ont permis d’aboutir à sa condamnation, pour l’exécution de 33 personnes.

Selon elle, l’annonce de Facebook est « désastreuse » pour l’avancée des droits humains dans le monde. «  Nous avons besoin que Facebook travaille avec nous et nous donne accès à des informations plus facilement, et non l’inverse », regrette-t-elle auprès de Buzzfeed.

Eliot Higgins, un journaliste du site d’enquêtes Bellingcat, dit que cela rendra ses enquêtes sur les crimes de guerre plus compliquées. D’autres évoquent l’importance du graph search pour lutter contre la pédocriminalité en ligne et les campagnes de désinformation.

Le fondateur de StalkScan, un site qui fonctionne grâce au graph search et permet de voir de nombreuses informations sur un profil Facebook, s’est aussi plaint du changement. Son site était utilisé par 8 millions de personnes selon lui, principalement pour vérifier quelles données privées elles avaient laissées en ligne, parfois sans s’en rendre compte. « Facebook n’a pas supprimé le graph search, précise-t-il, mais il l’a rendu moins transparent et plus difficile à utiliser  ». Il raconte avoir reçu de nombreuses demandes d’enquêteurs inquiets.

Le grand écart entre vie privée et transparence

Facebook semble tiraillé entre deux objectifs. D’un côté, le réseau social doit rester suffisamment ouvert et transparent pour permettre à des personnes bien intentionnées d’enquêter sur sa plateforme. De l’autre, il doit aussi donner des garanties quant à la protection des données personnelles de ses utilisateurs.

Plusieurs scandales ont poussé le site à prendre des mesures pour la vie privée. Après l’affaire Cambridge Analytica, Facebook avait déjà désactivé des outils permettant de retrouver des utilisateurs sur Facebook.

La plateforme a indiqué à Buzzfeed qu’elle ferait en sorte cette fois de concilier le travail des enquêteurs et la vie privée des utilisateurs. « Nous travaillons avec des chercheurs pour s’assurer qu’ils ont les outils dont ils ont besoin sur notre [site] », est-il précisé, sans plus de détails.

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