La frontière entre le privé et le professionnel tend à se brouiller sur les réseaux sociaux. A-t-on le droit de refuser une mise à profit de son image numérique pour son entreprise ? Comment les plateformes gèrent-elles ces situations ? Reportage.

Par souci de confidentialité, certains prénoms ont été modifiés.

« Au fait, j’ai vu que vous n’aviez pas liké le post que nous avons publié sur Facebook la semaine dernière. Comment ça se fait ? » Les propos de sa cheffe, Marie les rapporte ainsi à Numerama, moitié outrée, moitié fascinée par l’évolution des usages qu’ils impliquent. « C’était à une réunion classique, un lundi matin », se rappelle-t-elle. Le dernier point à l’ordre du jour de sa petite agence d’architectes. Les chefs veulent savoir pourquoi certains des CDD ne participent pas à la promotion des activités de l’entreprise sur les réseaux, via leurs profils personnels. « On leur a expliqué qu’on n’utilisait pas les réseaux de cette manière, continue la jeune femme. Mais la réaction a été de nous montrer nos collègues, de dire « enfin, vous voyez bien qu’eux partagent et likent » ! »

Léa, elle, a franchement hésité sur la réponse à faire à son supérieur lorsque celui-ci lui a demandé de l’ajouter en ami pour pouvoir lui donner les droits sur la page Facebook de son association médico-sociale. «  Je n’aime pas du tout mélanger le professionnel et le personnel, donc ça m’a gênée, explique la jeune chargée de mission à Numerama. J’ai proposé de créer un faux profil, mais mon chef n’a pas trop apprécié, il a eu peur que Facebook s’en rende compte et nous supprime les accès à la page. » Elle a donc fini par accepter, en prenant soin, tout de même, de le classer dans la catégorie « restreinte » du réseau de Zuckerberg.

Facebook en Europe

Chargée de communication chez G&G Web, Caroline Andraos est peut être celle qui accepte le mieux d’utiliser ses profils personnels pour le travail. « On n’a pas parlé de réseaux sociaux pendant mon entretien, se remémore-t-elle. Mais comme je fais de la communication, je me suis doutée que je devrais les utiliser. » La principale différence avec Marie, donc, c’est qu’il était convenu dès le départ qu’elle devrait effectuer des missions de communication.

Mais un récent afflux de nouveaux clients dont elle doit gérer les pages lui a tout de même fait re-considérer son usage des réseaux. «  Je ne veux pas leur laisser voir mes activités personnelles, explique-t-elle. Je préfère garder une forme de vie privée, donc je me suis créé un profil Facebook à usage strictement professionnel. » Un moyen efficace de désamorcer le problème.

Sphère publique, sphère privée, même combat ?

Yann Gourvennec, fondateur de Visionary Marketing et ancien directeur Web digital et Social media chez Orange le rappelle à Numerama : « Les entreprises doivent s’assurer une présence sur les réseaux, car c’est là que se trouvent les clients.  » Mais pour administrer les pages professionnelles proposées par un Facebook ou un LinkedIn, il faut la rattacher à des comptes réels : des profils personnels.

Cela explique pourquoi les supérieurs de Marie, Léa et Caroline Andraos s’attendent à ce que celles-ci l’utilisent pour promouvoir leurs entreprises respectives. Mais cela permet aussi de comprendre pourquoi un réseau particulier concentre jusqu’ici tous les mécontentements : Facebook. Si LinkedIn est clairement identifié comme réseau professionnel, et Twitter plutôt réservé aux communicants et aux journalistes, le troisième, lui, est censé nous mettre «  en contact avec notre entourage ». Une idée qui peut être comprise d’un point de vue strictement privé aussi bien que de celui, beaucoup plus large, de plateforme où réunir tous ses contacts et toutes les pages des marques que l’on apprécie.

« Marie estime que son travail est d’être d’architecte, pas communicante  »

En l’occurrence, Marie estime que son travail est d’être d’architecte, pas communicante, et que ce qu’elle fait sur Facebook est d’ordre strictement personnel — elle a paramétré son profil en conséquence. Mais à une époque où sphère privée et sphère publique sont toujours plus intriquées sur les réseaux, elle n’a pas vraiment d’autre recours que celui de tenir tête à ses employeurs.

« Aujourd’hui, il n’existe pas de réelle législation sur le sujet, admet Christiane Féral Schuhl, avocate associée spécialisée dans le droit de l’informatique et des données personnelles. Et de plus en plus d’employés arrivent auprès de leur nouvel employeur avec leur panier, que l’on parle de leurs profils sur les réseaux sociaux, des objets connectés qu’ils pourraient utiliser dans le cadre du travail ou encore de leurs smartphones. » Difficile, donc, de tracer la frontière entre ce qui relève du strictement privé et de ce qui peut décemment être appelé à servir dans le cadre de la vie professionnelle.

Twitter, un outil de comm’

Des chartes informatiques plus fournies ?

En fait, la solution peut se trouver à la fois du côté de la stratégie de communication et du côté légal. Yann Gourvennec, pour sa part, préconise de s’appuyer d’abord sur les volontaires : « En termes de communication sur les réseaux, expose-t-il, il y a trois grandes catégories à reconnaître : les comptes officiels, derrière lesquels vous êtes protégé parce qu’anonyme, les comptes personnels gérés par des professionnels de la communication, et ceux de professionnels qui ont une expertise différente. Si ces derniers sont d’accord avec l’entreprise, il peut être pertinent de leur demander d’utiliser leur profil pour expliquer un des enjeux sur lequel ils travaillent. Le message passera mieux, car il sera réel : c’est un professionnel qui fait part de son travail, ça a du sens de le faire parler. » Comme elle travaille dans la communication, on pourrait ranger Caroline Andraos dans la deuxième catégorie.

Mais Léa et Marie, elles, appartiennent à une quatrième catégorie, qui rassemble les utilisateurs citoyens, ceux qui sont là parce qu’ils en ont envie, sans stratégie de mise en scène. Pour le fondateur de Visionary Marketing, pas besoin d’aller les embêter : il y a suffisamment de gens volontaires pour qu’une entreprise parvienne à faire valoir son image sur Facebook, Twitter ou LinkedIn sans que cela n’empiète sur l’espace privé de certains employés. «  C’est ce que l’on faisait chez Orange, se remémore-t-il. Quand on a voulu développer la présence sur les réseaux et le blogging, on est allé chercher des amateurs. Le résultat était bénéfique pour tout le monde, puisqu’on les formait à de nouvelles compétences et qu’eux participaient à l’image de l’entreprise. »

Aucun employeur n’a de contrôle sur les éléments personnels de l’employé,

Cela dit, pour les plus petites structures, c’est certainement plus simple à dire qu’à faire : pour peu qu’une majorité d’employés refusent d’utiliser leur profil Facebook pour le travail, comment gérer les relations ? Théoriquement, le meilleur moyen de les encadrer est d’établir une charte informatique. Christiane Féral-Schuhl rappelle que celle-ci a précisément été popularisée pour définir et organiser les rapports numériques au sein des entreprises.

« Légalement, aucun employeur n’a de contrôle sur les éléments personnels de l’employé, ajoute-t-elle, sauf à ce que ceci ne fasse partie intégrante du contrat. Mais dans ce cas, ils n’ont de pouvoir que dans la limite de la transparence et de la proportionnalité. » Si c’est écrit dans le contrat et dans la charte, on peut donc considérer que demander un collègue en ami sur Facebook pour que celui-ci ait accès à une page professionnelle corresponde au principe de proportionnalité : cela sert un but précis.

Malheureusement, ces chartes sont souvent méconnues (aucune des trois témoins interrogées ne connaissait l’existence d’une potentielle charte informatique dans son entreprise). Et pour le moment, elles ont surtout été pensées pour encadrer d’autres relations : surveillance des mails, utilisation des smartphones, ou encore pour signifier le droit à la déconnexion.

Linkedin, le moins ambigu ?

Gêne invisible

Mais depuis les réseaux, justement, Léa ne peut plus se déconnecter du travail comme elle l’entend. Elle s’étonne, d’ailleurs, qu’on ait pensé à lui donner un téléphone professionnel pour ne pas mélanger avec ses communications personnelles, mais que la présence sur les réseaux sociaux n’ait pas été gérée de la même façon. « Pourtant, Facebook m’envoie des notifications commerciales n’importe quand. Il veut que je paye pour promouvoir tel ou tel post relatif au boulot, quand bien même je n’y suis pas. Du coup, j’y vais de moins en moins sur mon temps personnel. »

Devant l’afflux de nouveaux clients, Caroline Andraos, elle, a fini par se créer un second profil Facebook. En termes de communication et de community management, elle estime que cela renvoie même une image plus professionnelle. Et si elle note qu’elle n’a pas connaissance d’une charte régissant l’utilisation des réseaux sociaux au sein de G&G Web, elle explique que ses collègues et elle ont commencé à en établir une à destination de leurs clients, pour que les rôles de chacun soient clairement établis.

L’usage des profils privés pour l’employé est encore impensé

En fait, pour chacune de ces jeunes femmes, le problème est apparu peu à peu. Pour Léa, il a même abouti à son désengagement progressif des réseaux. Mais s’il a fallu du temps pour formuler ce malaise, c’est peut-être que le côté négatif de l’usage des profils privés pour l’employé est encore impensé. « Mon chef est tellement passionné par ce qu’il fait qu’il ne s’est même pas posé la question, conclut-elle. Pour lui, c’était naturel d’utiliser nos profils respectifs. »

Pour d’autres, c’est une barrière à ne pas franchir.

Article publié initialement le 19 mars 2018

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