Défi idiot, crise de la presque quarantaine, pression populaire et professionnelle (on le dit peu, mais Humanoid est une boîte de sportives et de sportifs) : quelle que soit ma raison profonde, j’ai eu envie de courir un semi-marathon. Et pour m’aider dans cette tâche, moi qui n’ai pas couru depuis 15 ans, j’ai testé une app bien connue : Runna. Verdict : quelques jours après avoir passé la ligne d’arrivée du semi-marathon de Paris.

Le 9 mars 2025, je courais pour la première fois depuis 15 ans. 2,56 km à 5:53 du kilomètre, avec des chaussures de sport en salle et un short d’escalade. J’ai un profil sportif plutôt intense, entre le vélo, l’escalade depuis 15 ans et les randonnées, mais la course, je n’en ai pas fait depuis bien 15 ans. Et pourtant, le 8 mars 2026, un an, de bonnes chaussures Hoka et 24 semaines de préparation plus tard, j’ai couru le semi-marathon de Paris… et je l’ai raté.

Enfin, raté : j’ai franchi la ligne d’arrivée, debout, ce qui n’était pas garanti il y a un an. Mais j’ai terminé avec six minutes de plus que mon objectif, un cardio nickel et des jambes qui auraient pu continuer — et à cause de l’erreur la plus bête du monde. Et c’est de ça dont je veux vous parler aujourd’hui : pas de ma course, mais de ce que mon coach aurait dû me dire — s’il avait su me parler.

Le premier et le dernier
Le premier et le dernier // Source : Strava

Mon coach, c’est Runna. Une application de running que j’ai découverte après quelques tentatives malheureuses (et recommandée par nos confrères de Frandroid). L’app gratuite de Decathlon d’abord, qui ne lisait pas les données de mon Apple Watch, m’assénant à chaque entraînement que j’avais fait 0 % du programme (alors que j’étais en nage). Puis des plans d’intervalles bricolés à la main, qui m’ennuyaient profondément : sans analyse, sans progression mesurable, sans effort contextualisé, je ne voyais pas l’intérêt.

Runna, au contraire, je l’ai adoptée tout de suite. D’abord parce qu’elle est liée à Strava, ce qui me donnait confiance sur la fiabilité du suivi. Ensuite parce que, franchement, l’interface est propre. L’application Apple Watch fonctionne aux petits oignons, avec une intégration AirPods qui vous donne l’allure en temps réel par une vraie voix humaine — pas un bip triste ou une notification qu’on rate en plein effort.

La synchronisation avec Strava est transparente. On peut exporter les plans d’entraînement sur d’autres montres, ce que j’ai fait avec les Coros Nomad, Pace 4 et Apex 4 que je testais en parallèle pour Numerama. On peut même suivre l’usure de ses chaussures, ce qui n’est pas du luxe quand on a des genoux un peu pétés comme les miens et que l’amorti faiblit malicieusement.

Les plans d’entraînement sont traditionnels, mais solides. Le mien consistait en deux séances par semaine, grosso modo une séance de VMA et une longue, avec des blocs bien pensés et plutôt funs à courir. Les commentaires post-séance sont traduits à l’arrache depuis l’anglais — on devine la traduction automatique derrière certaines tournures (Runna dit par exemple régulièrement « demi-Marathon ») — mais ils sont pertinents. Analyses des temps, alertes sur la fréquence cardiaque, retour sur les allures : c’est de l’IA, mais de l’IA qui fonctionne comme un outil silencieux : elle fait le travail sans essayer de vous impressionner.

Les plans d'entraînement de Runna sont clairs, précis et l'app est magnifique // Source : Captures d'écran Numerama
Les plans d’entraînement de Runna sont clairs, précis et l’app est magnifique // Source : Captures d’écran Numerama

Et puis il y a le mode « exigeant », configurable sur un programme. Pour quelqu’un comme moi qui marche à la carotte, c’est redoutable. Le programme m’a poussé dans mes derniers retranchements et j’ai eu envie de donner tout ce que j’avais à chaque séance, alors que personne ne m’y forçait. La gamification est bien dosée : assez présente pour motiver, pas assez pour transformer la course en jeu vidéo.

Les visuels récapitulatifs sont propres, le suivi des records personnels fonctionne (même s’il diverge parfois de Strava, ce qui n’a rien de grave), le mode course du jour J est parfait. J’ai adoré utiliser l’application, sa version en course sur la montre, sa version dans mes oreilles, ses commentaires, son plan… bref, Runna est une excellente application de planification d’entraînement.

Sauf qu’elle ne m’a pas parlé.

Les limites de Runna : une app à l’ancienne dans un nouveau monde

Au kilomètre 15 du semi-marathon de Paris, j’ai tapé dans le mur bien connu sur cette distance. Mais pour le coup, j’ai bien vérifié sur ma montre pour le cœur et dans mes jambes pour la douleur : RAS. Je me suis pris un mur du sucre. Ma réserve de glycogène était vide, je n’avais aucun gel énergétique sur moi et j’ai terminé les six derniers kilomètres au mental, à une allure très inférieure à mon allure cible. Le cardio était bon, les jambes tenaient : c’est mon ventre qui a lâché, parce que personne ne m’avait bien préparé à l’alimenter.

Alors je l’admets, Runna m’a bien répété de « tester ma nourriture en course ». Quelques phrases génériques, noyées dans les conseils d’avant-course, du type « essayez différents produits pendant vos entraînements ». J’avais testé une gourde de Yanaa citron lors des sorties longues, ça passait, j’ai considéré le sujet réglé. Spoiler : il ne l’était pas. Mais comment l’aurais-je su ?

Les FAQ interminables de Runna // Source : Captures d'écran Numerama
Les FAQ interminables de Runna // Source : Captures d’écran Numerama

Runna ne m’a jamais demandé ce que j’avais testé, si j’avais un plan d’alimentation, si je savais ce qu’était un gel, si j’en avais commandé. L’application n’a aucun mécanisme de feedback. On ne peut pas lui signaler une douleur, lui poser une question, lui dire qu’on s’inquiète, lui demander de préciser un exercice. Elle envoie des plans, vous les exécutez, elle les commente et prévoit un temps de course avec ça. Point.

Ce qui vaut pour l’alimentation vaut pour le reste : je n’ai jamais pu dire à mon app ce que je ressentais. Et si j’étais moins bon en course que ce qu’elle imaginait à partir des entraînements ? Et si j’étais juste un try-harder qui explosait les rythmes par principe, mais jamais dans le confort qui me permettrait de les tenir 21 km ? L’app n’en sait rien.

Et c’est là que ma frustration de coureur débutant se transforme en réflexion plus large, parce que je pense qu’on touche à quelque chose d’important dans la manière dont les applications sportives vont devoir évoluer.

Pendant ma préparation, j’ai utilisé Bevel, une application de suivi de santé qui intègre un vrai chatbot conversationnel. Quand Bevel a remarqué une baisse de mon activité à haute intensité, elle s’est inquiétée. Je lui ai dit que je préparais un semi-marathon, que la course avait lieu dans une semaine. Sa réponse : « Ok noté, tu es en période d’affûtage, je prends ça en compte. »

Une phrase, un échange de dix secondes et derrière, un comportement de l’application qui s’adapte à ma réalité. Bevel m’a parlé du semi à chaque notification avant la course, a interprété ma fatigue du jour J avec la bonne donnée, a commencé à me parler de récupération le jour même. Bref, un vrai coach qui sait croiser des données physio et des retours de l’utilisateur.

Regardez comme Bevel prend en compte les moindres détails ! Et le screenshot de droite a suffi à Gemini pour analyser ma course et ses lacunes. // Source : Captures d'écran Numerama
Regardez comme Bevel prend en compte les moindres détails ! Et le screenshot de droite a suffi à Gemini pour analyser ma course et ses lacunes. // Source : Captures d’écran Numerama

Runna ne fait rien de tout ça : c’est un monologue.

J’ai aussi utilisé Gemini, l’IA de Google hautement personnalisable, pour combler les trous. Quand j’ai eu des petites douleurs en course — et tous les coureurs débutants connaissent cette psychose permanente du « est-ce que c’est grave ou est-ce que c’est normal » — Gemini m’a aidé à faire la part des choses. Il connaît l’avis de mon kiné sur une douleur au mollet (je lui ai fait un compte-rendu), sait que j’ai fait du dry needling sur une courbature, connaît mon historique de blessure, mon parcours, mes objectifs et ce qui me motive à courir.

Après la course, en un prompt, il m’a benchmarké des gels, comparé les compositions, et j’ai passé commande de produits adaptés à mon profil. Ce que Runna aurait dû faire en 24 semaines, Gemini l’a fait en 30 secondes — et sans accès à mes données de course. Dans Runna, la partie alimentation est une sorte de logorrhée imbitable traduite de l’anglais, qui s’étend à travers plusieurs sous-menus. Aucun n’est clair, aucun n’est intuitif, aucun n’est personnel. Et je n’ai pas envie de me fader une FAQ en 2026, le format est mort avec l’hyper-personnalisation des agents.

Je continuerai à utiliser Runna, mais pour combien de temps ?

Quand j’en ai discuté avec Gemini et Bevel après ma contre-performance, les deux se sont à peu près moqués de moi. Gentiment, mais fermement : partir sans gel sur un semi-marathon quand on est débutant, c’est une faute de préparation élémentaire. Et leur réaction m’a davantage aidé que toutes les notifications de Runna cumulées, parce qu’elle était adressée à moi, pas à « l’utilisateur du plan semi-marathon 24 semaines, mode exigeant ».

Le problème de Runna n’est pas d’être mauvaise. C’est d’être excellente dans un paradigme qui est en train de mourir : elle fait partie de cette génération d’applications qui ont poussé très loin la qualité de l’exécution — plans solides, interface soignée, données fiables, hyper-compatibilité avec les grandes marques de sport — sans jamais se poser la question de la conversation. À l’ère des LLMs, du contexte persistant et des IA capables de retenir qu’on a mal au genou gauche depuis mardi, une application de coaching qui ne sait pas écouter est une application de l’ère d’avant.

Est-ce que c’est déjà terminé entre Runna et moi ? Non, je vais continuer avec Runna pour ma prochaine préparation — un marathon en novembre, tant qu’à faire — parce que ses plans d’entraînement sont bons et que la mécanique est rodée. Mais je vais doubler cette préparation d’un vrai coach conversationnel, capable de mémoriser mes courses, mes douleurs, mes questions, mon alimentation. Un truc qui sait que je suis du genre à oublier de manger quand je suis concentré et qui me le rappelle la veille de la course, pas dans un paragraphe générique lu une fois en septembre. Et surtout pas dans une FAQ dans un sous-menu.

Ce qui manque à Gemini pour être ce coach parfait, c’est l’accès direct à ma montre et à Apple HealthKit. Ce qui manque à Runna, c’est tout le reste. La mauvaise nouvelle, c’est que la première brique est infiniment plus simple à construire que la seconde : il suffit d’une API. L’autre mauvaise nouvelle pour les apps de running, c’est que si elles ne bougent pas très vite, un chatbot généraliste avec un accès santé fera mieux qu’elles — ChatGPT. Et il ne leur restera que leurs jolis plans d’entraînement, que n’importe quelle IA pourra générer aussi.

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