La deuxième plus populaire blockchain publique au monde vient de terminer son incroyable mue technologique. S’il est encore trop tôt pour officialiser la success story, un moment de l’Histoire s’écrit sous nos yeux.

Voilà. Le dernier bloc a été miné en proof-of-work. Et le premier en proof-of-stake. « The Merge », la plus importante mise à jour dans la récente histoire de la crypto, a eu lieu ce 15 septembre 2022. Au terme d’une longue et complexe migration, Ethereum a formellement rejoint les centaines de blockchains au mécanisme de consensus dit de preuve d’enjeu (PoS).

L’objectif n’est pas de gagner en capacité de traitement ni de baisser les frais ruineux de transaction, mais bien d’atteindre « un coût environnemental pour sécuriser le réseau considérablement moindre », plaide la plateforme communautaire ethereum.org. C’est le fruit d’un « investissement important de temps et de méninges de la part des développeurs afin de passer d’une production de blocs énergivore à une production énergétiquement efficiente ».

The Merge n’est pas une fin en soi

Aussi impressionnante puisse paraître cette prouesse technique, The Merge ne semble pas répondre aux principaux problèmes d’Ethereum. Depuis la publication du white paper par son fondateur Vitalik Buterin en 2014 et le lancement du réseau plus tard en 2015, la blockchain publique s’est imposée comme la plateforme des applications décentralisées et des smart contracts la plus fiable.

Sa crypto-monnaie, le token natif ether (ETH), s’est installée sur la deuxième marche du podium des actifs numériques les plus valorisés au monde, flirtant avec les 600 milliards de dollars de capitalisation totale en novembre 2021. Cette popularité a fédéré de grandes communautés d’utilisateurs et la blockchain a dès lors perdu en efficacité. « Principalement en raison du mécanisme de consensus PoW de la blockchain, dans lequel la puissance de calcul nécessaire pour sécuriser le réseau augmente de façon linéaire avec les volumes de transactions », font remarquer les analystes de Canaccord Genuity.

Ces problèmes ont poussé à la hausse les coûts de transaction, intensifiant le besoin de solutions de mise à l’échelle. Ce que The Merge ne résout pas en soi. Mais la migration prépare le terrain pour d’autres développements majeurs à venir. Il ne s’agit que d’un crucial, symbolique, mais ponctuel franchissement d’étape. Les développeurs poursuivent leurs recherches, tests et mises en œuvre de solutions.

« Après The Merge, vous serez en mesure de construire un client Ethereum qui ne sait même pas que la phase de proof-of-work a eu lieu », avait déclaré Vitalik Buterin lors de la grand-messe crypto EthCC en juillet dernier. Le créateur avait exposé le calendrier des prochains upgrades, notamment « The Surge » attendue en 2023 pour muscler les performances de la blockchain en vue de traiter 100.000 transactions par seconde. Et pour reprendre les mots de Buterin, maintenant que The Merge a eu lieu, en termes de développement global du réseau, Ethereum n’est achevé qu’à… 55 %.

Ethereum
En termes de développement global du réseau, Ethereum n’est pas encore achevé. // Source : Pixabay ; fond Numerama

Le grand remplacement des mineurs

Avant « la fusion », les mineurs rivalisaient de puissance de calcul pour obtenir le droit d’ajouter un bloc à la chaîne de données et récolter les frais des utilisateurs, ainsi que de nouveaux ETH générés par le protocole. Désormais, le mécanisme PoS d’Ehtereum remplace les mineurs — techniquement gourmands en énergie — par des « validateurs ».

Ces derniers s’avèrent plus économes en énergie, puisqu’ils ne doivent plus faire tourner des processeurs graphiques pour résoudre des équations mathématiques tarabiscotées. Au lieu de cela, ils doivent démontrer leur implication dans la bonne gouvernance du réseau en plaçant leurs tokens en dépôts verrouillés sur le protocole (staking).

Ce putsch à l’encontre des mineurs, piliers de la blockchain jusqu’à il y a peu, va se traduire en imposantes pertes, financières, voire matérielles (en espérant que tout l’équipement ne finira pas bêtement dans les statistiques de déchets électroniques). La réaffectation des opérations de minage par GPU à d’autres blockchains en PoW reste possible, mais risque de s’avérer sous-optimale.

Ces mineurs exilés pourraient gonfler les rangs des irréductibles porteurs du projet Ethereum Classic, qui ne constitue pas un énième clone d’Ethereum, mais la blockchain historique de Buterin, dont l’Ethereum Foundation avait bifurqué en lançant un nouveau protocole en 2016. C’est ce qu’on appelle dans le jargon un « hard fork »: une communauté modifie les règles élémentaires du réseau, créant un embranchement d’une deuxième blockchain partageant l’historique mais prenant une nouvelle direction.

Néanmoins, certains mineurs ont trouvé préférable de vendre leurs coûteux appareils afin d’acheter des… ETH. Ils entendent ainsi financer leur nouveau rôle dans Ethereum 2.0.

Feu vert pour l‘adoption

The Merge d’Ethereum répond fondamentalement à l’une des principales attaques extérieures ciblant l’écosystème de la crypto. À savoir, la goinfrerie énergétique alors que l’heure est à la sobriété pour épargner la planète (et attirer des consommateurs malmenés par les prix du gaz et de l’électricité).

Cette mise à jour inédite a le potentiel de changer la donne en termes d’adoption crypto. Notamment auprès d’investisseurs institutionnels. Certains gestionnaires d’actifs axés sur les critères de durabilité (ce fameux concept d’ESG, Environment, Sustainability, Governance) s’enthousiasment à l’idée d’enfin compter parmi les plateformes à smart contracts à l’empreinte carbone quasi nulle la blockchain primordiale. Cette tendance des placements guidés par l’impact environnemental devrait probablement stimuler le cours de l’ETH, qui se négocie à l’instant d’écrire ces quelques mots à 1604 $ l’unité.

Bref, affaire à suivre. S’agira-t-il bien d’une fusion réussie ou d’une dissolution intempestive d’Ethereum ? C’est l’une des questions qui préoccupent l’industrie crypto, épinglée préalablement par Laurent Henocque, CEO de Keeex, l’entreprise marseillaise pionnière de la blockchain et spécialisée en authentification et traçabilité numériques.

Le patron français craint qu’Ethereum ne constitue plus qu’une blockchain parmi tant d’autres, allongeant la liste des plateformes à PoS. Elles comptent déjà plus de 250 systèmes « aux fonctionnalités essentiellement comparables, la plupart proposant de coder les smart contracts dans le langage Solidity inventé par Ethereum ». Sans oublier un autre aspect alors, celui de la consommation cumulée de tous ces copy-cats.

Une nouvelle ère pour Ethereum, et déjà des idées reçues

The Merge marque la fin d’une ère technologique pour Ethereum et promet le début d’une nouvelle ère plus durable et plus écologique, ouvrant la voie à d’autres mises à niveau fondamentales impossibles dans le cadre de la proof-of-work. Un tel changement s’accompagne d’idées reçues, d’erreurs d’appréciation. Petit debunk express :

  • Non, pour faire fonctionner un nœud, il ne faut pas staker, bloquer en dépôt, 32 ETH. « Tout le monde est libre de synchroniser sa propre copie auto-vérifiée d’Ethereum, c’est-à-dire d’exécuter un nœud », assure ethereum.org.
  • Non, la « fusion » ne réduit pas les « gas fees ». Le changement de mécanique n’entraîne pas de baisse des tarifs.
  • Non, les transactions ne sont pas désormais plus rapides, mais sensiblement identiques (à tout le moins une seconde de différence).
  • Non, on ne peut pas encore retirer les ETH stakés. C’est la prochaine mise à jour suivante, Shanghai, qui permettra les retraits. Cela signifie que les ETH nouvellement émis, bien qu’ils s’accumulent, resteront bloqués et illiquides pendant au moins 6 à 12 mois.
  • Non, les « stakeurs » ne pourront pas sortir tous leurs tokens une fois les retraits activés. Les décaissements de validateurs sont limités par le protocole (1 350 par jour ou seulement 43 200 ETH par jour sur plus de 10 millions d’ETH stakés). Cette limite de taux s’ajuste en fonction du total des tokens et empêche un exode massif des fonds.