Une étude sortie en avril dernier aux États-Unis montre, grâce à une quantité de données jamais collectées auparavant, un lien entre exposition au gaz lacrymogène et perturbations menstruelles.

« Avant, j’allais très souvent en manifestation. Maintenant, c’est très rare et je ne vais que dans des manifs très encadrées, car je n’en pouvais plus des violences policières, et des conséquences des gaz lacrymogènes sur mon corps  », déclarait une femme de 34 ans en décembre 2020, lors de mon premier appel à témoignages en masse sur les effets des lacrymogènes sur le cycle menstruel.

« Chaque fois que j’étais exposée à des gaz, je pouvais être sûre que j’allais ressentir des crampes menstruelles le lendemain ou le soir même. Elles étaient tellement violentes que je vomissais, quelques fois je suis tombée dans les pommes », expliquait-elle. Une étude publiée par BMC Public Health le 26 avril dernier vient de montrer qu’elle n’était pas la seule à ressentir ces effets : sur 1650 répondantes et répondants menstrués, 54,5 % déclarent avoir ressenti des effets sur leur santé menstruelle.

Parmi les symptômes ressentis, 604 personnes (femmes cis, hommes trans, personnes genderqueer et personnes n’ayant pas souhaité spécifier leur genre dans l’étude) rapportent avoir ressenti des crampes menstruelles plus violentes et douloureuses, des pertes inhabituelles pour 459 d’entre elles, et des saignements plus abondants et longs pour plus de 300 d’entre elles.

L’étude ne se concentrait pas spécifiquement sur la santé menstruelle, mais s’intéressait aux effets à court et moyen terme des gaz lacrymogènes, et a été conduite sur 2257 manifestants et manifestantes Black Lives Matter à Portland en Oregon, entre le 30 juillet et le 20 août 2020. « Mais puisque nous recevions des témoignages de cycles perturbés de la part de manifestant·e·s états-unienn·e·s, nous avons jugé important de collecter les données sur ce phénomène car les effets endocriniens des lacrymogènes n’ont jamais été étudiés  », peut-on lire. Ces témoignages avertissaient notamment du risque de fausse couche après une exposition au gaz, mais aucune donnée dans ce sens n’apparaît dans l’étude.

Manifestants et manifestantes Black Lives Matter. // Source : Flickr/CC/Becker1999 (photo recadrée)

La faute au stress ou au cyanure ?

Deux hypothèses sont mises en avant pour justifier les perturbations menstruelles liées à l’exposition au gaz lacrymogène, la première étant que cette situation causerait une forte dose de stress. « Quand j’ai vu ces résultats, ça ne m’a absolument pas étonné : on sait depuis longtemps que certaines fonctions liées à la reproduction sont très sensibles à des situations de stress, affirme Luc Multigner, responsable de l’équipe dédiée à la recherche épidémiologique sur l’environnement, la reproduction et le développement à l’INSERM. Une situation de stress induit une stimulation de cortisol, qui dérègle l’équilibre hormonal et provoque des dérèglements menstruels. »

Cependant, il est précisé dans l’étude que bien que le stress soit connu pour causer des retards, voire des absences de cycle, « d’autres études, comme celle de la California Women’s Health Center, n’ont pas trouvé de lien entre des épisodes de stress et des hyperménorrhées et des ménorragies », qui sont les principaux symptômes rapportés par les répondants et répondantes de Portland.

La deuxième hypothèse serait que le gaz CS (chlorobenzylidène malonitrile), le composant irritant le plus utilisé dans les gaz lacrymogènes aux États-Unis comme en France, « pourrait agir comme un perturbateur endocrinien  » dans l’organisme. Fabrizio Pariselli, directeur d’Unité Toxicologie au CNRS, nous explique que des études dans les années 70 ont déjà révélé que « le gaz CS se métabolise en ions thiocyanates et cyanure dans l’organisme  ». Les premiers pourraient affecter la thyroïde et agir comme un perturbateur endocrinien, « mais il faudrait beaucoup plus d’études pour l’identifier de façon certaine comme tel  ». Le cyanure, quant à lui, empêche les tissus vivants d’utiliser l’oxygène présent dans le sang. L’endomètre, le tissu recouvrant l’utérus, en est particulièrement riche, et lorsqu’il en est privé, cela provoque contractions et saignements. C’est d’ailleurs la théorie défendue par les biologistes Alexander Samuel et André Picot dans leur étude pour l’Association Toxicologie-Chimie.

À la potentialité d’une fausse couche, Fabrizio Pariselli répond que cela pourrait être « l’effet aigu d’une importante et longue exposition au gaz CS. Si c’est effectivement un perturbateur endocrinien, ce qui n’est pour l’instant pas certain, cela pourrait aussi engendrer des malformations fœtales et des problèmes de développement, ce qui arrêterait la grossesse  ». Dans les témoignages récoltés pour Numerama, deux personnes ont déclaré avoir subi une fausse couche après une manifestation en 2020. L’une d’entre elles, réfugiée dans un magasin saturé en gaz lacrymogène durant la manifestation Justice Pour Adama du 2 juin à Paris, déclare en avoir inhalé pendant plus d’une heure.

De l’importance des données anecdotiques

Pour l’instant, il n’est pas possible d’affirmer de façon scientifique qu’il y a un lien entre exposition au gaz lacrymogène et perturbations menstruelles, et tous les chercheurs s’accordent sur le fait qu’il faudrait multiplier les études sur le sujet. « Le fait que le gaz lacrymogène ait d’autres effets que ceux qui étaient prévus lors de son usage, la toux et le larmoiement, doit mener à questionner son utilisation, affirme Fabrizio Pariselli. La quantité de données récoltées dans cette étude est alarmante, et montre qu’il y a matière à mener plus de recherches sur le sujet. » Dans une interview pour le New York Times, la Dr. Torgrimson-Ojerio, une des chercheuses qui a mené l’étude, déclare que « c’est un appel à la communauté scientifique à se pencher sérieusement sur ce problème  ».

La façon de récolter des données scientifiques précises sur le sujet reste floue. « Des tests sur les animaux causeraient une grande douleur et rendraient compliquée la collecte de données à moyen et long terme, explique Fabrizio Pariselli. C’est pour cela que l’existence de données épidémiologiques est primordiale. » Luc Multigner imagine une enquête plus complète dans laquelle « il y aurait des prises de sang et des analyses sur des personnes ayant participé à des manifestations et ayant été exposées à des gaz lacrymogènes, avec une cartographie la plus précise possible des évènements  ». Même s’il ne considère pas comme éthique le fait de demander à des humains de s’exposer à du gaz lacrymogène, il affirme qu’une saisine citoyenne de l’ANSES pourrait déclencher une enquête scientifique. C’est le travail commencé par Alexander Samuel, qu’il aimerait donc voir effectué à plus grande échelle. 

Il existe déjà de nombreuses données anecdotiques sur les effets des gaz lacrymogènes sur la santé reproductive. Dans les années 80, le Washington Post parlait déjà de « douzaines de fausses couches » à cause des attaques israéliennes au gaz CS en Palestine. Plus récemment, en 2011, le Chili a interdit l’usage du gaz lacrymogène, alarmé par le travail du Pr. Andrei Tchernitchin qui avertissait des risques de fausse couche. Son usage a été réinstauré une semaine plus tard… par manque de données.

En 2012, l’association Physicians for Human Rights rapportait une augmentation inhabituelle du nombre de fausses couches dans une région du Bahreïn où des manifestations avaient été violemment réprimées, et où certains villages étaient saturés en gaz pendant plusieurs semaines. Pour Rohini Haar, de Physicians for Human Rights, c’est l’usage du gaz CS par les forces de l’ordre qui doit être repensé : « Ces dernières années, les grenades lacrymogènes ont été utilisées de façon excessive et abusive partout dans le monde. Il y a d’autres moyens de contrôler les émeutes, moins violents et moins dangereux, vers lesquels les gouvernements devraient se tourner. La dernière chose que je désire est que les populations aient trop peur pour leur santé pour aller manifester.  » L’usage des armes chimiques, dont ce dernier fait partie, est considéré comme un crime en temps de guerre et interdit par le Protocole de Genève depuis 1928.

Le cabinet du ministère de l’Intérieur, à qui nous avons demandé à plusieurs reprises de nous fournir les recherches sur lesquelles il se basait pour considérer l’usage du gaz CS comme éthique et sans danger grave pour la santé humaine, n’a pas répondu à nos sollicitations, tout comme les services de presse de la Police et de la Gendarmerie nationale, ainsi que NobelSport et Alsetex, entreprises produisant les grenades lacrymogènes utilisées en France et exportées à l’étranger.

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