C’est une petite phrase de SpaceX qui peut changer fortement les plans du programme Artémis. Le 9 juin, SpaceX a déclaré que sa fusée géante Starship pourrait tout à fait assurer la propulsion de la capsule Orion jusqu’à la Lune à l’avenir. Une capacité qui apparaît déjà comme une sérieuse menace pour le devenir du lanceur SLS de la NASA.

Elle n’avait pas encore volé qu’on la présentait déjà comme la toute dernière fusée que la NASA construirait. Le Space Launch System : la dernière fusée de l’agence, titrait d’ailleurs le New York Times au printemps 2021. La raison ? Le secteur privé est progressivement en train de prendre le contrôle du secteur des fusées, ce qui provoquera l’éviction de la vénérable institution.

Cinq ans plus tard, l’horizon pourrait s’assombrir un peu plus pour la NASA, en raison de l’appétit dévorant des industriels. On a pu en avoir un aperçu le 9 juin 2026, à l’occasion de la présentation de l’équipage d’Artémis III, dans lequel figure un astronaute européen (Luca Parmitano). À moyen terme, le rôle du SLS pourrait être réduit, et sa pertinence diminuer.

La fusée SLS pour la mission Artémis II. // Source : Flickr/Nasa ; photo modifiée
La fusée SLS pour la mission Artémis II. // Source : Flickr/Nasa ; photo modifiée

Cette perspective a été esquissée par Jessica Jensen, la vice-présidente chez SpaceX, en charge de l’intégration des opérations clients. Présente sur scène à Houston pour partager un point d’étape sur la feuille de route de l’entreprise américaine, elle a évoqué dans son propos un rôle particulier pour le Starship, la future fusée géante du groupe.

Quand le Starship joue les remorqueurs de l’espace pour Orion

Pour comprendre le potentiel séisme qui pourrait secouer le SLS, il convient de repasser en revue le ballet spatial qui était jusqu’à présent acté : dans les plans de la NASA, la capsule Orion (dans laquelle on retrouve l’équipage) est arrachée à la gravité terrestre grâce au lanceur super-lourd de l’agence spatiale américaine.

Une fois dans l’espace, on assiste à la séparation entre Orion et le SLS, et le véhicule spatial se dirige vers la Lune, en profitant de l’élan et de la direction octroyés par le Space Launch System. C’est typiquement ce à quoi on a assisté avec la mission Artémis II. Le Starship, lui, ne se trouve qu’à l’arrivée, en orbite lunaire pour servir d’ascenseur jusqu’à la surface.

Mais durant le point d’étape, Jessica Jensen a évoqué une autre chorégraphie : au lieu que les astronautes se rendent séparément en orbite lunaire à bord d’Orion, Starship s’arrimera à Orion en orbite terrestre basse, puis le lanceur propulsera le tout jusqu’au satellite naturel. Une fois dans la zone, les deux véhicules se sépareront.

Le vaisseau Orion amarré au HLS
Vue d’artiste du vaisseau Orion amarré au HLS. Il pourrait donc le pousser. // Source : SpaceX

C’est la première fois qu’une telle manœuvre est évoquée publiquement – même si on savait que SpaceX travaillait sur un plan actualisé, en accord avec la NASA, notamment sur « une architecture de mission simplifiée et un concept d’opérations » à même de permettre un retour plus rapide sur la Lune sans amoindrir la sécurité des astronautes.

Il reste à savoir si et quand ce plan sera mis en œuvre. À ce stade, le SLS a volé deux fois, en 2022 et 2026, au profit de deux missions : Artémis I (une répétition générale avec une capsule Orion inhabitée) et Artémis II (avec équipage à bord). Il doit maintenant resservir une troisième fois, en 2027, pour une mission un peu différente : Artémis III.

Pourrait-on l’imaginer pour les missions suivantes, comme Artémis IV (qui doit être le tout premier alunissage du programme Artémis) ou Artémis V ? À ce stade, c’est vague. L’équation est d’autant moins évidente à résoudre que SpaceX n’est pas non plus sorti de l’auberge : un seul voyage lunaire risque de nécessiter la contribution d’une dizaine de Starship.

S’il revient un jour au Starship de procéder à l’injection trans-lunaire, à quoi va donc servir le SLS à l’avenir ? Certes, son utilité demeure : c’est toujours lui qui doit envoyer Orion dans l’espace, en orbite terrestre basse. Mais cette débauche de puissance du SLS juste pour atteindre la banlieue de la planète bleue apparaît excessive.

Un aller simple en orbite basse à 2,5 milliards de dollars

Au-delà du coût de développement du SLS, qu’on évalue aux alentours de 31 milliards de dollars, il faut dépenser environ 2,5 milliards de dollars pour chaque tir.

Si l’on vise une bonne gestion des deniers publics, et s’il ne s’agit plus que de viser l’orbite terrestre basse, des lanceurs lourds commerciaux pourraient sans doute faire l’affaire pour une fraction infime du prix – mais au prix de certains aménagements, cependant. Des capsules habitées sont d’ailleurs déjà lancées de cette manière vers l’ISS.

Le satellite miniature est parti avec la fusée SLS. // Source : Flickr/CC/NASA/Joel Kowsky (photo recadrée)
La fusée SLS au décollage, pendant Artémis I. // Source : Joel Kowsky

Placer un véhicule spatial en orbite basse est une routine que le secteur privé maîtrise déjà. Dès lors, comment justifier une telle dépense auprès du contribuable américain si le Starship fait de toute façon tout le reste du voyage ? En tout cas, si l’on retire au SLS l’une de ses tâches actuelles, il va devenir difficile de justifier ce gouffre financier.

Toutes ces réflexions sont évidemment encore très préliminaires, d’autant que SpaceX n’a de toute manière pas encore fini de construire son Starship – et un certain nombre de manœuvres doivent encore être démontrées, que ce soit l’amarrage entre sa fusée et Orion ou le transfert de carburant entre deux lanceurs Starship.

L’enjeu politique comme ultime bouclier pour le SLS ?

Qui plus est, la carrière opérationnelle du SLS pourrait être préservée aussi pour des raisons politiques et symboliques. Certes, le New Space américain connaît une très vive dynamique concurrentielle, avec en particulier SpaceX et Blue Origin qui développent chacun un lanceur de même gabarit que le SLS (New Glenn pour Blue Origin).

Mais le Space Launch System est aussi un vaste programme industriel dont les ramifications plongent dans tous les États ou presque de l’Amérique. La construction d’une fusée mobilise des dizaines de milliers d’emplois chez des centaines de sous-traitants, de façon indirecte ou non. Et tout cela a un poids non négligeable au Congrès.

Sur le papier, donc, ce n’est pas la mort du SLS. En tout cas, l’acte de décès n’est pas signé. Mais il est vrai que l’agence n’a plus l’intention à ce stade de le faire évoluer – le développement du bloc 1B a été gelé en début d’année. Il s’agit officiellement de standardiser la configuration actuelle, de manière à optimiser et accélérer la production. Mais on peut aussi voir le verre à moitié vide.

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