Hier soir, premier avril, après avoir regardé la vidéo tournée par Numerama pour les 50 ans d’Apple et Troie, qui nous a maintenus en éveil avec ma femme le temps complet du péplum (2h45, take that économie de l’attention), j’ai pris la zapette (mon iPhone) et j’ai changé de chaîne (j’ai lancé YouTube) pour passer sur le live de la Nasa. Comme j’ai lu Numerama ces dix dernières années, je suis plutôt à jour sur la mission la plus importante depuis nos derniers pas sur la Lune. C’était donc l’occasion parfaite d’étaler ma science auprès de celle avec qui je partage mon canapé, toujours curieuse, mais qui n’irait pas d’elle-même sur un subreddit dédié à la propulsion des fusées.
Sa question, après quelques échanges fort légitimes, tant cette mission est maudite, à base de « on est sûrs que ça va décoller ? », à T-10, est la plus préoccupante : « pourquoi on n’en parle pas plus ? »
C’est vrai, très vrai, trop vrai. Sur Numerama, et sur d’autres médias dédiés aux sciences, à la technique et à l’exploration spatiale, on vit très nettement dans ce monde parallèle où la mission Artémis 2 est un des événements majeurs de l’année 2026 – si ce n’est de ces 5 dernières années, aux côtés des grandes premières que SpaceX enchaîne, des décollages de Blue Origin et du hard power franco-européen avec les missions Ariane.
Des données terrifiantes
Nous, on en parle. Mais il est vrai que le sujet, cette idée complètement dingue que 4 humains vont partir à plus de 350 000 km de la Terre, n’a pas l’écho médiatique de la première fois sur la Lune avec Apollon 11. C’est sûr, l’effet de surprise n’est pas là : on y est déjà allé, on se dit collectivement que ce n’est pas si difficile d’y retourner. Ce n’est pas un atterrissage sur Mars ou une colonie permanente sur notre satellite naturel. Mais tout de même : d’une part, il y a une première (celle de passer derrière la Lune avec un vaisseau habité) et d’autre part, arrêtons-nous 25 secondes sur les données affichées par la Nasa sur son live !
Quelques minutes seulement après le lancement, la petite animation façon GPS en bas à droite de l’écran nous indiquait la chose suivante : 18 000 miles par heure, 212 miles de la Terre, 241 000 miles de la Lune – ou dans un système de mesure moins abscons, 29 000 km/h, 341 km de la Terre, 387 846 km de la Lune. La vitesse peut nous ébouriffer, mais c’est ce dernier chiffre qui me terrifie. Le Waze de l’espace indique 387 000 km avant d’arriver à destination. 387 000 km, dans une petite cage de métal pas confortable pour un sou, en apesanteur, avec 3 autres humains et pour seul paysage le vide absolu de l’Espace profond.
L’esprit humain a du mal avec les ordres de grandeur qui dépassent son quotidien. On n’arrive pas à comprendre immédiatement ce qu’un chiffre d’un domaine qu’on ne maîtrise pas représente. C’est ce qui donne, si fréquemment à la télévision, à la radio et dans le commentaire politique, des paniques morales et autres scandales fabriqués de toutes pièces. C’est ainsi, on ne peut rien y faire : nous avons naturellement une difficulté à nous projeter dans le trop grand, le trop petit et dans la relation entre les deux.
C’est parfois, comme pour moi avec Artémis, une manière de se protéger : je ne veux pas me mettre en situation d’empathie avec les astronautes dans cette capsule Orion. Je ne veux pas m’imaginer ressentir l’atroce pression du vide et la sensation d’éloignement continu de la Terre. Je ne veux pas me dire que je n’ai aucun moyen de faire quoi que ce soit si un problème advient à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres – on ne m’entendra pas crier, comme on dit.
Mais si on se force à réfléchir et à mettre en perspective ce lancement, alors oui, on en revient à la question initiale : pourquoi n’en parle-t-on pas plus ? Ce genre de décollage a une capacité à rendre les problèmes humains, nos divergences et nos querelles, très relatifs.

On peut être fiers deux minutes ?
Voyez plutôt : on est jusqu’à preuve du contraire la seule civilisation d’une planète habitée qui met toute son énergie à s’en extraire et qui est capable d’envoyer ses semblables dans une quête aussi exaltante qu’improbable. Quelle fierté ! Si un tel décollage était arrivé en Grèce antique, je suis sûr qu’une épopée aurait été écrite à son sujet et qu’on chanterait les louanges des quatre héros – « Chante, déesse, l’odyssée d’Artémis, sœur d’Apollon ; glorieuse odyssée, qui aux Terriens valut des espérances sans nombre et porta aux portes de Séléné les âmes fières de quatre héros : Reid, Victor, Christina et Jeremy, tandis que de ces héros mêmes, elle faisait les pionniers du vide et de toutes les étoiles du ciel — pour l’achèvement du dessein de l’Humanité par-delà les Étoiles. »
Mais voilà, quand Homère chante l’Iliade, l’actualité de la Grèce se concentre sur une plaine stratégique. Quand Neil Armstrong en 1969 marche sur la Lune, l’ère de l’information n’en est qu’à ses balbutiements et ce qui se passe dans le monde est limité à ce qui se passe à la télévision – un seul canal pour chaque foyer, autant dire que les millions d’humains qui la possèdent regardent la même chose. En 2026, en revanche, l’attention est hyperdivisée.
Tout ce qui se passe sur la Terre fait l’objet d’un post, d’une vidéo, d’un article, d’un breaking sur une chaîne en direct et il est difficile de savoir si l’actualité accélère ou si le foisonnement de sa retransmission donne l’illusion d’une accélération. Mais entre les guerres, le prix du pétrole, la révolution de l’IA, les municipales en France, l’île de la Skibidi Tentafruit, les vannes du premier avril et le robot Olaf qui fait un malaise à Disneyland, le temps de cerveau pour Artémis 2 est limité. Pas faute d’en parler ou de tenter de mettre le sujet dans toutes les têtes : il est noyé.
Au fond, alors, la question du titre serait peut-être à inverser : ce n’est pas un « Pourquoi personne n’en parle ? », mais plutôt un « Pourquoi personne n’écoute ? ».
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