Aujourd’hui, je suis à l’aise avec un ordinateur, un smartphone, le web tel qu’il existe en 2021, et j’ai les moyens d’y accéder à ma guise. Mais que se passera-t-il quand d’autres objets connectés seront la norme ? 

Cet article est extrait de notre newsletter hebdomadaire Règle30. Nous publions exceptionnellement l’édition du 8 décembre 2021 pour vous faire découvrir les sujets que Lucie Ronfaut aborde. Pour la recevoir tous les mercredis, abonnez-vous gratuitement sur cette page.

Mon grand-père n’a jamais été sur internet de sa vie. Il avait un téléphone portable, avec des touches si épaisses qu’elles émettaient un clic sonore dès qu’on les pressait. Quand il appelait quelqu’un, ça faisait comme de la musique : clicclicclicclic. Mais mon grand-père n’avait pas de smartphone, ni d’ordinateur. Parfois, j’ai le réflexe de taper son nom dans ma boîte mail, pour y chercher des souvenirs, et je n’y trouve que des messages relatifs à l’organisation de son enterrement.

Fin novembre, l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), une agence des Nations Unies, a publié un rapport sur les usages en ligne dans le monde, particulièrement dans le contexte de la crise sanitaire du COVID-19. Il estime que le nombre de personnes connectées a augmenté, atteignant 4,9 milliards d’internautes. Mais on y apprend aussi que près de 2,9 milliards de personnes n’ont jamais utilisé internet. Cela représente à peu près 37 % de la population mondiale. Vous pouvez lire un résumé de ce rapport chez Numerama, par ici.

Le nombre de personnes utilisant Internet a grimpé à 4,9 milliards en 2021 // Source : Mauro Mora / Unsplash
Le nombre de personnes utilisant Internet a grimpé à 4,9 milliards en 2021 // Source : Mauro Mora / Unsplash

Cette étude m’a frappée, parce que je sous-estimais gravement la proportion de personnes non-connectées dans le monde. J’imagine que c’est une erreur classique de la part de quelqu’un qui, comme moi, a grandi dans un pays développé et qui a eu accès au numérique assez tôt. D’ailleurs, le rapport de l’UIT précise que ces inégalités concernent plus particulièrement les pays dits « en développement », où résident 96% des non-connecté·es. Elles se creusent davantage si vous êtes une femme (4 femmes sur 5 des pays les moins développés n’ont jamais utilisé internet) ou dans une zone rurale. En revanche, si l’on inclut les pays riches dans cette moyenne, cet écart se réduit : 62 % des hommes utilisent internet dans le monde, contre 57 % des femmes.

Règle 30 est dédiée aux questions d’inclusivité dans le numérique. Je crois que le web et les nouvelles technologies appartiennent à tout le monde. Mais force est de constater qu’il n’y a pas tout le monde sur internet. C’est vrai dans les pays moins riches, mais ça l’est aussi en France, d’une autre manière. Début octobre, le Secours populaire a appelé le gouvernement à freiner la numérisation effrénée des services publics, qui exclut de nombreuses personnes. Il y a en fait un double problème : celui de l’équipement (absence d’ordinateur chez soi, smartphone trop ancien pour faire fonctionner certaines applications, connexion très lente, etc.) et de l’illectronisme, les gens peu à l’aise avec le numérique.

« Il n’y a pas une, mais des fractures numériques »

Là aussi, les clichés sont tenaces. On a tendance à croire que les personnes en incapacité à utiliser les nouvelles technologies sont âgées (comme mon grand-père). La réalité est plus complexe, comme le rappelle cet article du Monde paru en septembre. « Il n’y a pas une, mais des fractures numériques, à géométrie variable selon l’âge, la région, la classe sociale », y explique le sociologue Jean-François Lucas. On peut utiliser un smartphone tous les jours, mais être incapable de naviguer sur un ordinateur. Ou être un·e pro d’un logiciel professionnel, sans pour autant profiter de l’informatique dans sa vie en dehors du travail. L’éloignement du numérique concerne finalement tout le monde.

Aujourd’hui, je suis à l’aise avec un ordinateur, un smartphone, le web tel qu’il existe en 2021, et j’ai les moyens d’y accéder à ma guise. Mais que se passera-t-il quand d’autres objets connectés seront la norme ? Quand mes doigts ne parviendront plus à retenir les nouveaux gestes (swipe/double tap/pincer/etc.) nécessaires à la navigation en ligne ? Et si je perdais ma stabilité financière ? 

Ces inégalités face au numérique sont amenées à s’aggraver, car les technologies ne cessent d’évoluer, et leurs interfaces toujours plus épurées rendent paradoxalement plus difficile leur apprentissage. « Ce n’est pas juste une question de compétences individuelles (…). Beaucoup de systèmes sont illisibles. Parfois, on préfèrerait avoir quelqu’un en face 15 minutes que perdre des heures en ligne« , tweetait le chercheur Irénée Régnauld, à juste titre. L’article du Monde s’achève sur un appel à davantage inclure les personnes éloignées du numérique dans la conception des sites web et autres applications en ligne. Cette idée est essentielle. Car construire un internet plus juste, c’est d’abord penser à celles et ceux qui n’y sont pas.

Quelques liens

Éternel, artificiel

Il y a un an, la chercheuse Timnit Gebru était remerciée de Google, où elle menait des travaux sur les biais en intelligence artificielle. Cette semaine, elle a annoncé la création d’une nouvelle organisation indépendante, baptisée Distributed AI Research (DAIR). Son but sera de financer différents projets de chercheurs et de chercheuses autour de l’intelligence artificielle et de son impact sur notre société, et d’explorer des sujets souvent ignorés par les grandes entreprises qui investissent dans le sujet. C’est à lire (en anglais) chez Wired.

TW : viol

Cette année, on a beaucoup parlé de YouPorn et de PornHub, accusés d’avoir hébergé des vidéos de viol malgré les nombreux signalements des victimes qui réclamaient en vain leur retrait. En France, malheureusement, des situations similaires existent. Numerama a enquêté sur les pratiques douteuses du site pornographique Tukif, qui a hébergé plusieurs vidéos de viol ayant fait l’objet de plaintes. Une affaire qui pose la question de la responsabilité de la plateforme dans la diffusion, la vérification et la republication de ce genre de contenus. La suite est à lire sur Numerama.

WTF NFT

Les personnes qui apprécient les NFT (non-fungible tokens, un procédé technique qui permet de posséder des objets numériques uniques, et qui repose sur la blockchain) ont tendance à penser qu’elles vont révolutionner le monde. Pour le moment, en tous cas, elles semblent surtout reproduire ses défauts. Cet article fascinant de Bloomberg revient sur le succès des CryptoPunks, des avatars digitaux vendus sous forme de NFT, et sur leur manque de diversité. Pourquoi une image représentant un homme blanc se vend-elle beaucoup plus cher que celle d’une femme noire ? C’est à lire (en anglais) par ici.

I’m blue

Je l’ai déjà écrit plusieurs fois ici : quand on s’intéresse à l’inclusivité dans le numérique, il est important de prêter attention aux combats internes dans les entreprises de la tech, surtout quand ils sont menés par leurs employé·es et/ou leurs syndicats. Alors si vous avez un peu de temps devant vous, et un abonnement au site Gamekult, je vous recommande de lire cette enquête très fouillée sur la fermeture brutale de Blizzard Versailles, l’antenne française du géant des jeux vidéo, qui est un cas d’école du genre. C’est à lire ici.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

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Pour la Reine, un jeu d’Alex Roberts, édité par Bragelonne Games

J’ai longtemps eu peur des jeux de rôles. Et pour être franche, j’ai toujours un peu peur des jeux de rôles ! Je crains les parties interminables, la terminologie que je maîtrise mal, les performances théâtrales douteuses (surtout de ma part). Mais j’ai fini par découvrir des systèmes avec lesquels j’étais plus à l’aise. Parmi eux, l’excellent Pour la Reine.

Dans ce jeu, vous accompagnez une Reine dans une mission périlleuse, qui doit sceller l’avenir d’un royaume aux contours flous. Pour la Reine se présente sous forme d’un paquet de cartes à tirer. Chacun son tour, on doit répondre à une question, qui va nous permettre d’imaginer notre personnage, et de construire une histoire collective avec les autres joueurs et joueuses. Pourquoi pensez-vous que la Reine a confiance en vous ? Que faites-vous pour elle que personne d’autre ne pourrait faire ? (à noter qu’il est possible de refuser de répondre à une question, si son thème nous dérange)

Le jeu se déroule jusqu’au tirage de la dernière question, cruciale : la Reine est attaquée. La défendez-vous ? Malgré ce fonctionnement simple, il serait difficile de résumer une partie typique de Pour la Reine , tant les possibilités sont infinies : tout dépend des joueurs et des joueuses, ainsi que de l’ordre des questions. Une quête pourra être hilarante ; une autre racontera une histoire d’amour dramatique et déchirante. Dans tous les cas, on passera un excellent moment.

Pour la Reine, un jeu d’Alex Roberts, édité par Bragelonne Games