Le livre de la vidéaste Léna Situations se vend extrêmement bien. Il n'en fallait pas plus pour réveiller tous les « haters », « boomers » et autres anglicismes en « er », toujours prêts à sauter sur l'occasion de critiquer des créatrices en ligne qui osent sortir du « pré carré » qu'on leur a attribué. Pire : elles osent avoir du succès !

Cet article est extrait de notre newsletter hebdomadaire Règle30. Nous publions l’édition du 11 novembre 2020 pour vous faire découvrir les sujets que Lucie Ronfaut aborde. Pour la recevoir tous les mercredis, abonnez-vous gratuitement sur cette page.

Salut tout le monde, comment allez-vous ? Êtes-vous stressé·es, détendu·es, optimistes, persuadé·es que la fin du monde est proche ? Personnellement, un peu tout ça à la fois. Signe indéniable de ma santé mentale fluctuante : j’ai regardé 50 fois cette vidéo d’un Américain hurlant « CROISSANT, HON HON HON, OMELETTE DU FROMAGE » dans le micro d’un journaliste de BFMTV.

Pour vous distraire de l’état du monde, je vous propose de parler d’un tout autre sujet. La semaine dernière, l’écrivain Frédéric Beigbeder s’est fendu d’une critique du livre de Léna Situations (créatrice et youtubeuse) pour le Figaro. Je vous épargne les détails de l’article, franchement méprisant, qui se moque du succès de l’ouvrage (Toujours Plus, édité par Robert Laffont) et de son autrice. « Entre l’Être et le Néant, Léna Situations privilégie plutôt la seconde option », écrit Frédéric Beigbeider (le fameux quatuor des clichés français : CROISSANT / HON HON HON / OMELETTE DU FROMAGE / la culture confiture).

Ce mépris est à double tranchant. D’un côté, il y a le dédain face aux « influenceurs », et surtout aux « influenceuses », moquées pour un peu tout et n’importe quoi, de leur look à leur poids en passant par leurs choix amoureux. Mais rien n’est pire qu’une influenceuse qui quitte le pré carré des « choses féminines ». Déjà qu’elles s’habillent et se maquillent, mais en plus elles veulent écrire des livres ! Ainsi, avant Léna Situations, il y a eu EnjoyPhoenix, vétérane du YouTube game français, qui a sorti deux livres (une autobiographie, en 2015, et un roman, en 2016). Les ouvrages ont fait le bonheur des fins esprits de Twitter et de certains journalistes, visiblement très heureux de détailler en quoi le style de l’autrice serait nul, ses idées creuses, etc.

Je ne dis pas que les livres de youtubeuses sont forcément excellents, ou qu’ils doivent être appréciés par tout le monde. Mais je soupçonne que, derrière ce snobisme doublé de misogynie se cache un phénomène plus large. On se méfie des internautes qui veulent écrire et lire.

Là encore, cela concerne des activités plutôt féminines. On se moque des filles qui écrivent des fanfictions sur Harry Potter ou des chroniques romantiques sur Wattpad. Même punition pour les booktubeuses ou adeptes du #bookporn sur YouTube et Instagram, taxées de superficialité et/ou de prétention. Déjà qu’elles achètent des livres, mais en plus elles veulent en faire des jolies photos ! Comme si partager sa joie de lire sur les réseaux sociaux, et éventuellement d’en faire un business, était quelque chose d’indigne, de honteux. Plus par exemple que d’être… critique littéraire ?

Ces sujets, en apparence anodins, en soulèvent d’autres, franchement complexes. Qu’est-ce qu’un livre ? Y a-t-il des bonnes et des mauvaises lectures ? Si une histoire est inspirée d’une autre, si elle comporte de nombreuses fautes d’orthographe, est-elle moins une œuvre de fiction ? Qui peut être considéré·e comme écrivain, écrivaine, lecteur, lectrice ? La lecture s’arrête-t-elle là où commence notre connexion internet ? En me posant moi-même ces questions, j’ai repensé à ce récent rapport publié par l’INJEP (l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, affilié au Ministère de l’Éducation Nationale) portant sur les pratiques culturelles des jeunes en milieu dit « populaire ». Il fait justement référence à l’importance d’Internet dans l’activité de lecture : la consommation de « scans » de mangas en ligne, la consultation du site d’autopublication Wattpad… Alors cette semaine, j’ai une pensée pour les écrivains et les écrivaines du néant, les lecteurs et les lectrices sur écran, et je lirai une fanfiction en leur honneur.

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Quelques liens

It’s not about the money, money

La semaine dernière, la streameuse Pokimane (dont je vous parlais déjà dans un précédent numéro de #Règle30) a annoncé qu’elle n’accepterait plus de dons supérieurs à 5 dollars. Il est en effet possible de soutenir son ou sa créatrice préférée sur Twitch en lui envoyant des sommes d’argent de temps en temps, en plus de s’abonner à leurs contenus. Pokimane, elle, estime désormais être suffisamment stable financièrement pour s’en passer. Mais derrière cette décision se cache autre chose, un problème tristement classique pour les streameuses : la fascination malsaine, qui vire parfois à l’obsession, de certains fans masculins. C’est à lire du côté de Numerama.

TW : suicide

Toujours dans les sujets sur Twitch, je vous recommande la lecture de ce bel article chez Kotaku (en anglais) qui traite des effets de la mort d’un streamer sur sa communauté. Reckful, un joueur très populaire de World of Warcraft, s’est suicidé au mois de juillet. Depuis, sa chaîne Twitch vit toujours, animée par ses modérateurs, modératrices et ses fans, qui rediffusent et commentent d’anciens lives du créateur. Une manière de gérer son deuil, et de le partager avec des millions d’inconnu·es. C’est à lire (en anglais) par ici.

Les enjeux féministes des serveurs informatiques

J’ai découvert récemment Panthère Première, une revue indépendante de critique sociale. La semaine dernière, elle a publié un article en ligne sur Anarchaserver, un serveur informatique féministe et autogéré. Il est situé à Calafou, « colonie éco-industrielle et postcapitaliste », en Espagne, et entretenu par des militantes sur place. Pourquoi un tel projet ? Quel intérêt d’avoir une approche féministe de l’hébergement de données ? C’est à lire du côté de Panthère Première.

Qui es-tu, Madeline ?

Madeline est l’héroïne du très chouette jeu vidéo Celeste (tellement chouette que je lui dédie ma rubrique culture cette semaine, rendez-vous en fin de newsletter). L’œuvre, sortie en 2018, est vite devenue culte auprès des joueurs et des joueuses, conquis·es par l’histoire mais aussi son héroïne touchante… et en pleine crise existentielle. Très vite, des internautes se sont demandé si Madeline était une femme trans. La semaine dernière, Maddy Thorson, la personne à l’origine de Celeste (iel utilise les pronoms « they/them » sur Twitter), a confirmé cette théorie. « Lorsque nous développions Celeste, je ne savais pas que Madeline ou moi étions trans. Désormais, je sais que c’est le cas pour nous deux. » C’est un très beau texte, qui parle à la fois de l’expérience de Maddy Thorson et de la représentation des personnes trans dans la fiction, et c’est à lire (en anglais) par ici.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

En préparant ma revue de presse de la semaine, j’ai réalisé que je n’avais jamais recommandé ici Celeste, ce qui est une grave erreur ! Il s’agit d’une très belle histoire et, je pense, d’un jeu vidéo unique.

Dans Celeste, on incarne Madeline, une jeune randonneuse venue escalader une montagne. Dès le début du jeu, on comprend que l’ascension ne sera pas simple. Madeline ne doit pas seulement éviter des pièges, s’accrocher à des parois glissantes ou sauter dans les airs pour atteindre son but. Elle doit aussi affronter la plus difficile des épreuves : s’accepter soi-même.

Capture d’écran de Celeste

Comme je l’écrivais dans ma revue de presse, on sait désormais que Madeline est une femme trans. Sa colère, sa fuite en avant, ses angoisses et son envie d’apaisement sont celles d’une personne à la recherche de son identité…mais aussi celle d’une personne tout court. « Les sentiments d’une personne trans et d’une personne cis ne sont pas si différents, et le gouffre entre l’expérience d’être trans et l’expérience d’être cis n’est pas si grand. Si l’existence des personnes trans vous paraît étrange, c’est le résultat de notre isolation sociale et de notre oppression injuste  », écrit Maddy Thorson. « Les difficultés à être trans sont quelque chose d’unique, mais il ne s’agit pas d’une expérience étrangère à la condition humaine. Nous sommes des humains, nous aussi (…) et si Celeste vous a aidé alors que vous êtes cis, c’est génial. Vous avez appris des choses sur vous grâce à une histoire trans. »

De fait, impossible de jouer à Celeste sans se sentir proche de Madeline, ressentir puissamment ses échecs et ses réussites. Ce sentiment est fortement corrélé à la difficulté du jeu. Il est fréquent de « mourir » de nombreuses fois avant de réussir un niveau. Jouer à Celeste, c’est établir de véritables stratégies (voire une chorégraphie) pour atteindre son but, et être très fièr·e quand nos efforts paient. Le jeu propose d’ailleurs de nombreuses options pour adapter la difficulté, qui peuvent être enclenchées et retirées quand on veut. Vous n’en pouvez plus d’un passage ? Activez l’invincibilité, et passez à autre chose. Quel que soit votre niveau en jeux vidéo, et quelle que soit votre identité ou votre histoire, à vous de gravir votre montagne personnelle.

Celeste, disponible sur PC, Mac, Linux, Nintendo Switch, PlayStation 4 et Xbox One

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