Le roman de Mary Robinette Kowal est une uchronie qui réécrit la conquête spatiale pour repenser l'humanité à l'aune d'un jour nouveau et meilleur. Un chef d'oeuvre uchronique incontourable. Notre critique.

« Et le climat ?
– Très agréable, aujourd’hui.

– Tu sais de quoi je parle.
– Je sais, oui. Mais justement. Quand le temps est agréable, c’est difficile de convaincre les autres qu’un changement climatique catastrophique s’annonce. »

En 1952, une météorite s’écrase au large de la côte est des États-Unis, produisant une catastrophe humaine qui va changer la face du monde par ses conséquences climatiques. Cet événement n’est pas inscrit dans nos livres d’Histoire car il n’est jamais advenu. C’est en revanche le point de départ de l’uchronie imaginée par Mary Robinette Kowal, Vers les étoiles, aux éditions Denoël (traduction : Patrick Imbert).

Ce récit engagé politiquement, tant pour son propos féministe que ses ressorts environnementaux, est porté par une plume mélodieuse grâce à laquelle chaque instant est un bonheur, ne serait-ce que dans la maîtrise des lettres. La romancière signe une uchronie absolument incontournable s’adressant à tous les publics, entre le film Les figures de l’ombre et la série For All Mankind.

Sauver l’espèce humaine

La météorite massive de 1952 n’est pas seulement un désastre humain et matériel. L’impact va condamner le climat de la planète : d’ici quelques décennies, la Terre ne sera plus habitable pour les êtres humains. Ce sera au début invisible, puis le dérèglement ira en s’accélérant, et rien ne pourra stopper cette issue, conduisant à l’extinction. C’est tout du moins ce qui résulte des calculs d’Elma York, « calculatrice », brillante mathématicienne, et ancienne pilote d’avion de chasse pendant la Seconde Guerre Mondiale.

« Une histoire alternative du voyage spatial qui me rappelle tout ce pour quoi j’ai aimé Les figures de l’ombre. » // Source : Couverture de la version originale

Alors, que se passe-t-il quand, dans les années 1950, l’extinction climatique de l’espèce humaine devient proche et inéluctable ? D’abord, il faut convaincre les dirigeants américains que les Russes n’ont pas dirigé la météorite, et qu’il faut se fier plutôt aux réponses scientifiques. Puis, il faut mettre en place un programme spatial, car perpétuer l’espèce humaine ne pourra plus que passer par de nouveaux habitats, sur une autre planète. Mais voilà qu’en plus de ces deux enjeux, Elma doit faire face à un autre problème, qu’elle n’avait pas envisagé : le programme spatial se trouve être interdit aux femmes.

Refuser l’injustice et réveiller les consciences

Face à cette injustice misogyne, Elma York ne va renoncer devant rien pour briser cette règle absurde. « Si j’avais fait de mon mieux et échoué, les choses auraient été différentes. J’aurais pu me ressaisir, faire mieux la fois suivante. Mais ça ? Ça me rendait dingue, parce que je n’y pouvais rien. » Cette impuissance, l’héroïne la refuse. La mission qu’elle se donne, avec d’autres femmes qu’elle rallie à sa cause — ainsi que son mari, tendre allié — est de briser cette structure sociale et ses a priori ne reposant sur rien.

Devenir astronaute est son rêve. Elle veut devenir la première « Lady Astronaute ». Mais son combat n’a rien d’individualiste. Chacune de ses actions est dirigée moins pour obtenir sa propre place que pour changer le système, et qu’ainsi, les femmes puissent avoir une chance égale d’ouvrir la voie vers les étoiles. Elma ne cherche donc pas à obtenir quelque chose, elle cherche à rééquilibrer le monde, et pour ce faire, elle doit éveiller publiquement les consciences endormies sur ce sujet en bousculant toutes les fausses certitudes. Et même les siennes seront bousculées, sur la question du racisme.

Elma et son mari, Nathaniel, ne doivent d’ailleurs pas éveiller les consciences que sur la place des femmes et des personnes racisées dans la société, mais aussi envers l’environnement. L’autrice de Vers les étoiles transpose l’urgence climatique en transformant ce processus long en un phénomène beaucoup plus soudain. Malgré tout, là encore, le dérèglement a du mal à être conscientisé par les dirigeants et la population. Ce faisant, Mary Robinette Kowal condense dans son roman notre propre enjeu climatique, bien réel, sur une petite échelle de temps. De quoi mettre en évidence le décalage entre réalité de l’urgence, proximité du problème, prise de conscience et prise de décision.

Conquête spatiale ou conquête sociale ?

Toute la force de l’œuvre de Mary Robinette Kowal est de métamorphoser entièrement le paradigme habituel de la conquête spatiale — ce qui rend le choix uchronique d’autant plus intéressant, puisqu’elle revient au point de départ. Sous sa plume, la conquête n’est plus une question de guerre, de diplomatie, d’ego. Finie, l’approche par une compétition phallique faite de grandes motivations patriotiques (ou entrepreneuriales).

Petit recueil faisant office de suite à Vers les étoiles. // Source : Folio SF

La conquête spatiale de Mary Robinette Kowal est une conquête sociale, où, avant de chercher à étendre l’humanité, il faut commencer par étendre notre définition de ce qu’est l’humanité en lâchant les vieux a priori qui ne sont que des ancres lourdes, artificielles et inutiles. Ce n’est plus une conquête tout court, au fond. Dans cette uchronie, il s’agit de s’entraider pour sauver l’humanité, et toute l’humanité, d’un climat qui ne sera plus viable.

Aux sujets qui sont abordés s’ajoutent le contexte historique parfaitement retranscrit et une certaine fidélité scientifique. Vers les étoiles se dévore et fait partie des pépites majeures en littérature de l’imaginaire pour cette année 2020, aux côtés par exemple d’Expiration de Ted Chiang ou du Livre de M de Peng Shepherd. Pour terminer, une bonne nouvelle : une fois Vers les étoiles refermé, vous pourrez immédiatement compléter avec le petit recueil Lady Astronaute, sorti chez Folio SF, et qui fait suite au roman.

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Crédit photo de la une : Denoël

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