En cette rentrée, la plateforme France TV Slash a frappé fort avec l’une des meilleures séries de l’année : Chair tendre. Ce récit adolescent met en scène, pour la première fois en France, un personnage principal intersexe. Mais la série est-elle vraiment réaliste ? Nous avons demandé à des personnes concernées leur avis sur cette fiction importante.

À 17 ans, Sasha doit affronter le pire cauchemar de tous les ados : faire sa rentrée dans un nouveau lycée en plein milieu de l’année, à la veille du bac. Dans ces conditions, pas facile de s’intégrer sans se faire immédiatement remarquer. Sasha rencontre tout de même Alex, Anna, Meeva et Sam, un groupe déjà bien soudé qui va chambouler ses sentiments amoureux. Mais elle va surtout devoir faire face à un secret jusque-là bien gardé : elle est née intersexe. Lorsqu’elle apprend que les médecins et surtout ses parents lui ont menti toute sa vie, elle va se mettre en quête de son identité…

Le scénario de Chair tendre, série française disponible gratuitement sur France TV Slash, est révolutionnaire. Pour l’une des premières fois à l’écran, le personnage principal d’une fiction est intersexe, comme c’est le cas de près de 2 % des naissances dans le monde.

Selon l’ONU, l’intersexuation (le I dans LGBTQIA+) est définie par des « caractéristiques physiques ou biologiques, telles que l’anatomie sexuelle, les organes génitaux, le fonctionnement hormonal ou le modèle chromosomique, [qui] ne correspondent pas aux définitions classiques de la masculinité et de la féminité ». Généralement vues comme des corps à « réparer » par le milieu médical, les personnes intersexes subissent encore aujourd’hui des mutilations à la naissance, comme le dénoncent régulièrement les associations.

« J’avais envie de raconter cette histoire depuis longtemps »

Chair tendre, qui avait gagné un prix au Festival Séries Mania en début d’année, met justement en lumière cette réalité à travers le vécu de Sasha, magnifiquement incarnée par Angèle Metzger. « J’avais envie de raconter cette histoire depuis longtemps », raconte la scénariste et co-réalisatrice de la série, Yaël Langmann.

« Quand j’avais sensiblement l’âge de mes personnages, j’avais toute une bande de copains. Parmi eux, se trouvait une personne plutôt à l’aise dans ses baskets, qui a compris lors d’un examen médical pourquoi son corps était bardé de cicatrices. Il a alors découvert qu’il était né intersexe et qu’on lui avait toujours caché », se souvient la réalisatrice. « Cela a été d’une très grande violence pour lui : il se sentait monstrueux, selon ses propres dires de l’époque, à cause d’une labellisation de la médecine, qui a modifié son rapport aux autres et surtout à lui-même. Assister à cet effondrement identitaire a été révoltant et choquant pour moi. »

Chair tendre explore l'adolescence de Sasha, une personne intersexe // Source : France TV Slash
Chair tendre explore l’adolescence de Sasha, une personne intersexe // Source : France TV Slash

Afin de décrire avec réalisme le vécu de son personnage, Sasha, la scénariste a immédiatement fait appel au Collectif Intersexe Activiste, qui milite notamment contre la pathologisation de l’intersexuation. « Avant même de commencer à écrire la moindre ligne, on a fait appel à Loé Petit, qui a cofondé l’association et qui a été notre consultant.e sur tout le projet. » À chaque étape, « iel nous a permis de valider la psychologie du personnage, mais surtout la crédibilité et la justesse de notre histoire. Iel a fait preuve d’une grande patience et générosité pour nous permettre de raconter ce récit individuel dans lequel la communauté intersexe pourrait se reconnaître ».

Un message très fort : « Tu n’es pas seul.e »

Dans la série, Sasha fait ainsi la rencontre de plusieurs personnes intersexes dont Loé en guise de guide dans sa quête d’identité. Un personnage qui est évidemment tout sauf un hasard et qui est interprété avec force par Lysandre Nury, le second co-fondateur du Collectif Intersexe Activiste. Encore une fois, il s’agit d’une révolution : il est ainsi le premier comédien intersexe à jouer dans une série française. « C’est super important que le Collectif existe dans la série, car, en général, les personnes intersexes sont représentées seules, sans lien avec leur communauté », raconte l’acteur.

« C’est dramatique puisque l’idéologie médicale visant à cacher l’intersexuation en fait un véritable tabou. Il est très difficile pour une personne intersexe de se débarrasser de ce sentiment de honte qui lui est inculqué. Souvent, les médecins insistent beaucoup sur le caractère rare de nos variations, et la découverte de l’intersexuation s’accompagne d’un sentiment de solitude terrible. » Pour Lysandre, la série envoie un message très fort aux personnes intersexes : « Tu n’es pas seul.e, il existe des personnes qui ont traversé les mêmes choses que toi et qui sont là pour t’écouter et te soutenir. »

Lysandre Nury ajoute que « Chair tendre est un peu la série que j’aurais aimé voir lorsque j’avais l’âge de Sasha, que je découvrais ma variation et que j’avais l’impression d’être un alien ». Et il ajoute : « Cette fiction me semble dénoncer avec justesse ce contre quoi nous nous battons avec le Collectif Intersexe Activiste : les mutilations et la mainmise de la médecine sur les corps et les vies intersexes, au mépris le plus total de la dignité et du droit à l’intégrité corporelle. Dans Chair tendre, Sasha est véritablement sujet de son histoire, et non pas objet. C’est une avancée majeure dans la manière de représenter les personnes intersexes à l’écran. »

Un regard nouveau, digne et nécessaire

Un constat partagé par plusieurs personnes concernées, qui ont enfin pu se reconnaître dans un personnage de fiction. Mischa voit ainsi Chair tendre comme un « regard nouveau, digne et nécessaire sur les vécus et réalités intersexes, encore trop méconnues et stigmatisées. » Le musicien et militant pour les droits des personnes intersexes, notamment sur les réseaux sociaux, considère que « le rapport au corps est évidement abordé, mais ce n’est pas le cœur du sujet ».

Il détaille : « À ce titre, je trouve que ce que vit le personnage principal, que ce soit à travers ses violences, ses doutes, ses rapports sociaux ou son évolution, est abordé de façon très authentique et complexe. Chair tendre est un récit vrai et humain, sans sensationnalisme, ni fétichisation ou voyeurisme. En tant qu’intersexe, ça fait vraiment du bien de voir une fiction qui nous humanise, sans nous présenter comme des êtres anormaux bourrés de stigmates, mais sans non plus faire l’impasse sur les violences multiples que nous pouvons subir dans cette société normative. Je pense que c’est cet équilibre et cette justesse que j’ai tant apprécié dans la série. »

Sasha (à droite) n'est jamais réduite à son intersexuation dans la série // Source : France TV Slash
Sasha (à droite) n’est jamais réduite à son intersexuation dans la série // Source : France TV Slash

La série reste cependant représentative d’un vécu en particulier, comme l’estime Math, doctorant en sciences appliquées et militant intersexe : « Nos expériences sont plurielles, ce qui est bien notable dans la série lorsque Sasha assiste à un groupe de parole. Il faut bien comprendre qu’il y a plus d’un parcours possible et que les personnes intersexes peuvent être des hommes, des femmes ou des personnes non-binaires, indépendamment de leur intersexuation. Chair tendre en parle très bien puisque la narration autour de Sasha ne se résume pas à cela : au final, c’est juste une caractéristique importante du personnage, au même titre que son lien avec sa sœur ou ses histoires sentimentales »

Un énorme travail de sensibilisation par les militant.e.s

Math, qui a « commencé la série par militantisme », mais a fini par « binge-watcher la deuxième moitié d’une traite », considère que « les militant.e.s ont fait un énorme travail de sensibilisation ces dernières années et il est devenu de moins en moins pensable de faire un contenu sur nous, sans nous ».

Lysandre Nury dans la série Chair tendre // Source : France TV Slash
Lysandre Nury dans la série Chair tendre // Source : France TV Slash

Mischa partage cette analyse : « À présent que la parole intersexe commence vraiment à s’ouvrir, que les inter se mobilisent, luttent, visibilisent leurs violences et leurs revendications, on commence à comprendre qu’il s’agit d’une réalité concrète et humaine, qui touche plus de personnes qu’on ne le croit. Jusqu’alors, les fictions étaient souvent empreintes d’idées reçues, plutôt qu’une approche humaine et sociale véritablement proche de nous. »

Faire une place aux personnes intersexes

Les discriminations quotidiennes perdurent et ont empêché Chair tendre d’obtenir un financement, pendant longtemps. « Quand j’ai commencé à pitcher la série, je me suis heurtée à des gens qui refusent l’existence même des personnes intersexes ou qui fétichisent ce qu’ils se passent entre les jambes des autres », se souvient Yaël Langmann. « Mon projet n’a suscité que du rejet et de l’incompréhension, comme le subissent également les personnes concernées. Sans France TV Slash, la série n’aurait jamais pu voir le jour. »

Lysandre Nury, de son côté, juge que « c’est justement le rôle du service public d’aborder des thématiques comme celle-ci. Il faut bien comprendre comprendre que l’idéologie médicale, c’est d’effacer autant que possible l’intersexuation. C’est à ça que servent les mutilations et les traitements forcés, et c’est aussi à ça que sert la politique du secret qui était encore la règle récemment, et qui a toujours lieu aujourd’hui. Mais je pense qu’avec des fictions comme Chair tendre, on va dans la bonne direction pour permettre au grand public d’être mieux informé sur le sujet, et pour permettre à la société de faire une place aux personnes intersexes, telles qu’elles sont. »

Source : Montage Numerama

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