Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin continue de soutenir l'article de loi controversé contre la diffusion sur Internet des visages de policiers. Réagissant à l'intervention d'un député, il a dénoncé une « démagogie anti-flic ».

La possibilité de filmer les forces de l’ordre quand elles sont en mission (comme la sécurisation d’un cortège ou lors d’une interpellation) est-elle le signe d’une « démagogie anti-flic » ? C’est l’argumentaire qu’a déployé le ministre de l’Intérieur alors qu’il s’exprimait le 6 novembre 2020 en commission des lois, à l’Assemblée nationale, en réaction à une intervention d’Ugo Bernaclicis, député de La France Insoumise.

Dans son intervention, Gérald Darmanin a dressé un portrait particulièrement sombre des passants qui seraient, dans certains cas, « une dizaine » à «  cinq centimètres » du visage de policiers et qui filmeraient « en gros plan de pression » (sic) les visages des policiers, parfois « en les insultant », puis en « mettant ça en pâture sur les réseaux sociaux... »

Selon les termes utilisés par le ministre, qui ne s’appuie sur aucun exemple concret, ces passants seraient particulièrement sans pitié pour les forces de l’ordre en opération, et guetteraient le moindre faux pas de leur part pour pouvoir capturer une séquence dévalorisante pour la police ou la gendarmerie, afin de pouvoir la diffuser sur les réseaux sociaux et engranger des vues et du partage.

Des images « jetées en pâture »

D’après le ministre de l’Intérieur, ces enregistrements seraient particulièrement agressifs, avec des smartphones ou des caméras parfois à quelques centimètres à peine du visage des forces de l’ordre. Selon lui, ces témoins seraient mieux avisés de donner un coup de main aux policiers, comme «  c’était encore le cas il y a 15 ou 20 ou 30 ans », assure-t-il.

Pourtant les smartphones n’étaient pas aussi répandus à l’époque, voire n’existaient pas (sans parler du haut débit et des réseaux sociaux) — dès lors, la faculté de saisir sur le vif une interpellation et de la diffuser rapidement était plus rare. En outre, Gérald Darmanin semble évacuer un peu vite un phénomène psychosocial bien connu, celui de l’effet du témoin, qui pousse les gens à ne pas agir et qui causait déjà une inhibition chez les gens et les dissuadait d’intervenir ou de donner un coup de main.

Le « premier flic de France » a ensuite égrené toutes les conséquences que cela provoque au sein des forces l’ordre : outre les insultes sur le moment, les vidéos finissent « en pâture sur les réseaux sociaux et ça se termine par des agressions, parfois sur les enfants des policiers dans les collèges où ils les mettent, par des lettres de menaces, par des insultes, par des menaces de mort ». Parfois, a-t-il ajouté, cela se terminerait aussi par la nécessité de déménager pour protéger soi-même et ses proches.

Des agents de police patrouillent // Source : Wikimedia Commons

Cependant, de nombreux exemples existent montrant le rôle que peut avoir la vidéo prise sur le vif pour éclairer une situation, révéler une affaire ou contredire les affirmations de la police ou de la gendarmerie — ou en tout cas, donner de la matière pour ouvrir ou faire avancer une enquête.

Sans les vidéos, l’affaire Benalla n’aurait peut-être pas éclaté. La chute de Geneviève Legay, manifestante septuagénaire des gilets jaunes, n’aurait pas été documentée de la même façon. L’attaque de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière n’aurait pas été démentie très vite. Le jet d’une pierre par un CRS en direction de manifestants serait peut-être passé inaperçu. La mort de Cédric Chouviat n’aurait pas eu le même retentissement. Et toutes les autres violences policières, du tir de LBD sur un manifestant pacifique au gazage lacrymogène après une interpellation, en passant par les matraquages et les coups portés à des gens déjà au sol et maîtrisés, et ainsi de suite.

Une réalité sur laquelle Gérald Darmanin n’a pas préféré s’attarder, préférant charger Ugo Bernalicis (député de la France insoumise), dont les propos ont été jugés «  insultants pour la police et la gendarmerie ». « Je crois que la démagogie anti-flic a une limite qui est celle de la décence, quand on voit autant d’attaques de fonctionnaires qui nous protègent et qui protège toute personne quelle que soit son opinion politique ou religieuse », a ajouté le ministre.

Le député FI ne cache pas son hostilité à l’égard de la proposition de loi relative à la sécurité globale, portée par le député de la majorité présidentielle Jean-Michel Fauverge, ex-membre du RAID, en témoigne la réponse remontée du ministre de l’Intérieur après son intervention. La veille, d’ailleurs, Ugo Bernalicis relayait la vidéo de François Molins, le procureur général près la Cour de cassation, sur le rôle que jouent ces vidéos dans la résolution d’enquêtes et dans la maîtrise de la force.

Il n’est pas sûr toutefois que cela fasse reculer ni le gouvernement ni la majorité présidentielle.

Le 2 novembre, au micro de BFM TV, Gérald Darmanin rappelait avoir « fait une promesse, qui était celle de ne plus pouvoir diffuser les images des policiers et des gendarmes sur les réseaux sociaux ». Il ajoutait que « cette promesse sera tenue, puisque la loi prévoira l’interdiction de la diffusion de ces images ». Qu’importe donc l’opposition exprimée à la fois par une partie de la société, l’opposition politique, les organisations professionnelles de la presse ou même la Défenseure des droits.

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